« First Cow » : une vision utopique du paradis perdu américain

L’histoire du film se déroule en 1820, dans l’Oregon.

L’AVIS DU « MONDE » – CHEF-D’ŒUVRE

Ce n’est vraisemblablement pas demain que Kelly Reichardt aura son nom sur le Hollywood Walk of Fame, ce trottoir de Los Angeles jalonné d’étoiles portant les noms de stars. Elle n’en est pas moins l’une des plus grandes cinéastes de l’histoire du cinéma américain. Un éclat brut de la production indépendante, tel qu’on n’en avait pas vu depuis John Cassavetes. Et pourtant si différente de lui. Cassavetes faisait jaillir sa foudre intérieure sur le cinéma américain.

Reichardt, à la lumière d’une mélancolie douce, revitalise et repoétise les mythes fondateurs de l’Amérique, comme si Hollywood n’avait à peu près jamais existé. Son cinéma primitif sent l’herbe mouillée, l’air qu’on y respire est celui des origines, les femmes y regagnent leur place dans l’Histoire, Ralph Waldo Emerson et Walt Whitman semblent secrètement y colloquer. Deux preuves à l’appui de la grandeur de cette œuvre, dont on ne peut que se réjouir d’être le contemporain. Une rétrospective au Centre Pompidou à Paris donne à voir les sept longs métrages réalisés depuis River of Grass (1994).

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Et la sortie dans toutes les bonnes salles françaises de son nouveau film, First Cow, variation sur le temps des pionniers à l’instar du post-western La Dernière Piste (2010), épopée ramenée aux dimensions beckettiennes de l’humanité, mise en scène à partir des journaux féminins des migrantes de l’époque. Comme ce dernier, First Cow est un film de la Frontière, se situant à l’extrême ouest des Etats-Unis, dans cet Oregon qui est aussi le pays de Kelly Reichardt, enfuie de longue date de sa ville natale, Miami, pour s’installer à Portland et n’en plus bouger.

Film écologique total

L’histoire du film, qui se déroule en 1820, pourrait tenir sur une recette de beignet. Deux émigrés, Otis Figowitz, dit Cookie, cuisinier itinérant et orphelin qu’on suppose venu d’Europe orientale, et King-Lu, fugitif droit arrivé de Chine, se lient d’une profonde et soudaine amitié en ce bout du monde. Et nos deux loqueteux de se mettre à rêver, proprement, d’Amérique.

Formé au cours de ses pérégrinations chez un boulanger de Boston, Cookie se lance dans la fabrication de beignets. King-Lu imagine les manières de les mettre en valeur pour mieux les vendre, dans ce qu’on ne peut pas encore appeler une rue, aux gens qui peuplent un fort important de l’Oregon. Ces quelques grammes de finesse dans un monde de brutes occasionnent le succès fulgurant du produit, qui fait aussi accourir les notables. Un secret de fabrication en explique la raison : les deux businessmen en herbe y mettent du lait de vache. Pour mieux dire, du lait de la seule vache de l’Oregon – que l’auguste représentant d’une compagnie anglaise, avorton qui se pousse du col, a fait venir à grands frais pour son usage personnel. Autant dire que le tandem, chaque nuit venue, se ravitaille clandestinement en lait frais au nez et à la barbe du potentat. Jusqu’au jour où il leur commande un « clafoutis » (en français dans le texte) aux myrtilles, histoire de tenir la dragée haute à un capitaine de ses amis qui, toujours au fait de la dernière mode parisienne, aurait tendance à moquer la rusticité des mœurs locales….

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