FOMO ou la « peur de rater quelque chose »

Dans les rues de Bordeaux, en octobre 2020.

Histoire d’une notion. C’est un sentiment insidieux dont vous avez probablement déjà fait l’expérience sans le savoir. Mais si : c’est cette anxiété qui vous étreint lorsque par exemple, alors que vous aviez décidé de rester chez vous tranquillement ce samedi soir, vous apprenez qu’une fête se tiendra chez l’un de vos amis. Par cette absence, n’allez-vous pas manquer un événement, et par la même occasion perdre un peu de votre prestige social ? L’essence du FOMO (Fear of missing out, soit la « peur de rater quelque chose ») tient dans ce doute qui vous incitera peut-être à quitter votre canapé pour être certain que quoi qu’il arrive, vous en serez.

Une fois identifié, ce désir d’ubiquité – de tout savoir, et d’être partout à la fois – se débusque dans chaque recoin de notre vie quotidienne, alimenté par le flux d’informations diffusé par les réseaux sociaux. Si certains observateurs voient dans le FOMO un nouveau mal du siècle, le terme pour désigner cette anxiété a en tout cas été forgé tout récemment : il doit sa première vague de popularité à l’Américain Patrick McGinnis, qui l’utilise dès 2004. Alors étudiant à la Harvard Business School, le jeune homme publie dans le journal de l’école une chronique dans laquelle il s’étonne du rythme social infernal que s’imposent les nouveaux élèves, enchaînant réunions, matchs, soirées et autres festivités dans une même nuit. Interrogé à ce sujet plusieurs années plus tard par le Boston Magazine, McGinnis explique ce curieux phénomène social par l’ambiance post-11-Septembre et le désir frénétique de vivre qui habite alors les jeunes Américains. Nul doute que le contexte social très compétitif de l’école la plus prestigieuse du monde, ainsi que le recours grandissant aux textos au même moment, en ait accentué le mécanisme.

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Le FOMO est d’ailleurs souvent présenté comme une conséquence directe de l’utilisation galopante des technologies numériques, et notamment des réseaux sociaux. Qu’en est-il réellement ? « L’économie numérique repose sur l’injonction à la participation et l’extension de la présence des usagers sur les plates-formes, explique Sophie Jehel, maîtresse de conférences à l’université Paris-VIII et chercheuse en sciences de l’information et de la communication. Leur design, leurs fonctionnalités visent à culpabiliser l’individu qui se déconnecte, et tout est fait pour lui rappeler, par les notifications notamment, qu’il se passe quelque chose sur la plate-forme en son absence. » A travers ce curieux chantage émotionnel, le FOMO apparaît comme un ressort essentiel des plates-formes numériques ; pour ne pas dire leur carburant. Un constat qui n’a plus rien d’étonnant, si l’on considère que, quelques mois à peine après la publication de la chronique de McGinnis, au sein des mêmes murs, son camarade Mark Zuckerberg jetait les bases du réseau social le plus utilisé du XXIsiècle naissant…

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