Fondation LUMA, à Arles : « Le bâtiment de Frank Gehry possède le double caractère de ruine et d’œuvre contemporaine »

Tribune. Le bâtiment que Frank Gehry vient de livrer pour la Fondation LUMA, à Arles [l’inauguration a eu lieu le 26 juin] est une irruption. Sa grande taille et son esthétique si particulière déstabilisent. Il faut du temps pour saisir ce qui se passe là. Ce temps, ou d’autres ressources, manque à ceux qui tranchent au premier coup d’œil : trop grand, trop moche, trop génial.

Pourquoi se presser ? La conception du bâtiment a pris des années. Durant cette période de maturation, dont une centaine de maquettes gardent la trace, la cliente [la collectionneuse d’art et mécène Maja Hoffmann] a infléchi maintes fois la conception à mesure que son projet culturel se précisait et il a fallu se soumettre aux avis des architectes des bâtiments de France qui ont appris à apprivoiser l’objet (à moins que ce soit le contraire). Parallèlement à ce processus plein de rebondissements, une constante s’est manifestée : deux maires successifs d’Arles [Hervé Schiavetti puis Patrick de Carolis] ont soutenu sans faillir cette architecture singulière.

Sans doute manquait-il à cet endroit particulier de cette superbe ville une émergence qui puisse correspondre avec les monuments arlésiens et témoigner de la vitalité de ses habitants

Il faut faire confiance à leur jugement : sans doute manquait-il à cet endroit particulier de cette superbe ville une émergence qui puisse correspondre avec les monuments arlésiens et témoigner de la vitalité de ses habitants. Vitalité dont on comprend, à voir le bâtiment, qu’elle recèle une forte part de spontanéité et de fraîcheur. Et pourquoi ne pas faire grand et frais quand on veut se distinguer et qu’on le mérite ? Mérite qui revient aussi à l’ambition culturelle de la Fondation LUMA. Il est donc apparu opportun aux édiles, à la fondatrice de la fondation suisse et à l’architecte californien d’édifier là une construction haute de 56 mètres. Mais la taille n’est pas une qualité suffisante si l’esthétique de l’objet choque.

Equilibres rompus

Voici un assemblage de blocs d’acier disposés en torsades, d’un tambour vitré et d’une haute pile minérale, dont la composition semble s’être arrêtée subitement, laissant une impression de déséquilibre. Maladresse ? Désinvolture ? Provocation ? Notre regard a appris à aimer les choses inachevées et instables. Nous avons le goût des ruines, ces impressionnants équilibres rompus, pleins de profondes références qui continuent de nous parler. Nous sommes stimulés aussi par le non-fini. Il est un manifeste pour l’artiste qui juge bon d’arrêter subitement de faire (peindre, sculpter, composer…) pour conserver dans l’œuvre l’énergie qu’il met à faire. Ce registre ne peut être étranger à l’architecture, l’inachevé et la ruine appartenant indubitablement à son domaine.

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