« Fragile » : le chagrin d’amour au masculin

Lila (Oulaya Amamra) et Az (Yasin Houicha).

L’AVIS DU « MONDE » –  À VOIR 

Comme Robert Guédiguian à Marseille, dans son quartier de l’Estaque, Emma Benestan a son port d’attache à Sète (Hérault), pays de la tielle et des huîtres, et depuis peu terre de tournages intensifs de séries télévisées – on y reviendra. Et si la réalisatrice franco-algérienne s’intéresse tant aux huîtres, c’est parce que ce coquillage hermaphrodite lui permet de rebattre les cartes du genre dans le scénario de sa comédie romantique, Fragile, qui est aussi son premier long-métrage. Son héros, Az (Yasin Houicha), un garçon brun et généreux, travaille dans l’ostréiculture et pense avoir trouvé la « perle » en la personne de Jess (Tiphaine Daviot), son amoureuse, jeune actrice qui tient le premier rôle (femme flic) dans une série tournée à Sète, justement. Az a un copain et collègue, Raphaël (Raphaël Quenard), qui, à force d’ouvrir les coquillages, se met à délirer sur les huîtres et leur capacité d’autoreproduction : voilà la solution pour en finir avec « la guerre des sexes » dit-il. Il aimerait bien aussi entrer dans la peau d’une femme, le temps d’une saison, pour mieux « comprendre ce qui se passe dans le labyrinthe ».

Fragile s’ouvre avec ce dialogue loufoque, on s’y attarderait bien, mais le film bascule dans l’action. Jess annonce subitement à Az qu’elle a besoin de faire une pause. Le voici effondré et replié sur lui-même, dans sa chambre, pour ne pas dire fermé comme une huître. Sa bande de copains va tout faire pour lui changer les idées. Outre Raphaël, citons Ahmed (Bilal Chenagri), Kalidou (Diong-Kéba Tacu) et Lila (Oulaya Amamra), qui a du répondant et ne se prive pas de mettre ses copains en boîte. Professeure de danse, Lila va convaincre Az d’apprendre à danser pour se libérer et reconquérir sa belle, une accro des pistes. Nul n’est besoin de dire la suite, on la devine aisément. La réalisatrice assume pleinement le motif prévisible du scénario, désireuse de tourner, selon ses propres mots, un Dirty Dancing à l’algérienne – du nom du film à succès d’Emile Ardolino, sorti en 1987 – et de rendre son personnage principal touchant comme Hugh Grant dans Coup de foudre à Notting Hill (1999), de Roger Michell.

De nouveaux profils

Mais comment faire du neuf en puisant dans les recettes du siècle passé ? Emma Benestan ancre Fragile dans la France contemporaine pétrie de ses contradictions, mixte mais pas réellement mélangée, égalitaire mais pas dans les faits. La réalisatrice scrute les rapports sociaux entre les Sétois d’en haut et ceux d’en bas, entre les acteurs parisiens et les gens du coin, jouant avec les codes télévisuels. Ajoutons quelques personnages hauts en couleur (la grand-mère et confidente d’Az, pétillante et libérée), d’autres un peu désagréables. Mais pas trop de grains de sable, sous peine de perdre le rythme des chorégraphies sensuelles. A la douceur d’Az, façon pâtisserie orientale (osons le cliché puisque le personnage les cuisine à merveille), répondent l’énergie de Lila et la force de conviction de l’actrice Oulaya Amamra – certains des comédiens sont issus de l’association Mille visages, qui vise à faire émerger de nouveaux profils, autres que blancs, issus d’un milieu favorisé, etc. Dans un précédent court-métrage, Belle gueule, Emma Benestan s’intéressait déjà à la barrière qui sépare une jeune Sétoise (la même Oulaya Amamra) vendant ses chichis dans son lourd panier, arpentant le sable avec son père (Samir Guesmi), d’un beau garçon de passage.

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