Francis Alÿs, poète itinérant

Les frontières, il a la chance de ne pas les connaître. De ne pas les subir, en tout cas. Belge de naissance, mexicain de cœur, infatigable nomade : Francis Alÿs est le mouvement incarné. Architecte de formation, il pense le monde en parcourant ses recoins les plus inattendus, l’Irak, la frontière turco arménienne, Kaboul.

Dès son arrivée, en 1986, dans le chaotique Mexico DF (Distrito Federal), il « dévie de sa profession » initiale : en quelques années, el bélgico s’impose comme l’un des chefs de file de la scène artistique latina. Sa cité d’adoption l’incite surtout à ne jamais s’arrêter. « Cette ville t’exhorte à réagir, tu ne peux l’ignorer, sinon c’est elle qui remporte le combat, concède celui qui représentera la Belgique à la Biennale de Venise 2022. Ici, mes “tendances poétiques” sont constamment mises au défi ; aucune tour d’ivoire n’est possible : les rues seront toujours plus fortes que ton imagination. »

« Re-Enactments » (2000).

Il les arpente en enfant du mouvement Fluxus, qui, à partir des années 1960, a décloisonné l’art en le mettant dans la rue. Comme ses représentants, Francis Alÿs est attentif aux hasards, aux clochards et aux chiens perdus, aux fournisseurs de chaussures et aux peintres d’enseignes. Voilà donc trente-cinq ans qu’il s’est posé en vigie au cœur du centro historico, pour parler du monde à coups de petits riens : dessins en guise de journal intime, gestes anodins, vidéos au scénario simplissime.

Son film le plus frappant le montre aux prises avec l’une de ces tornades qu’il aime à traquer. Il s’engouffre littéralement dans l’œil de la bourrasque, caméra à la main, et c’est une gigantesque claque qu’il inflige, au corps et à l’image, à lui et au spectateur. Mais le plus souvent, son œuvre mise sur l’humilité plutôt que sur le drame.

Exilé volontaire

Dans un autre opus, on le voit par exemple pousser devant lui un bloc de glace jusqu’à ce que les avenues torrides en viennent à bout. Neuf heures de balade, montées en cinq minutes de film. Le titre conclut de lui-même : Sometimes making something leads to nothing (Parfois, faire quelque chose ne mène à rien). Ailleurs, on le suit en train d’errer sur les avenidas, un flingue à la main, décomptant le temps avant que la police ne l’arrête enfin. Douze longues minutes qui en disent long sur sa ville… Ainsi construit-il sa poétique de l’engagement.

« Paradoxof Praxis 1 (Sometimes Making Something Leads to Nothing) » (1997).

Intitulé Don’t Cross the Bridge Before You Get to the River, que dévoile la galerie David Zwirner à Paris (jusqu’au 17 juillet), en est caractéristique. Ce projet est constitué d’une vidéo, ainsi que d’une série de ­dessins-peintures dévoilés. Réalisé durant l’été 2008, à Gibraltar, il est le fruit d’années de travail. De chaque côté du détroit, l’artiste a rassemblé des enfants du cru, les uns sur la plage de Tarifa, en Espagne, les autres sur celle de Tanger, au Maroc. Chacun tient dans ses mains une chaussure, transformée en bateau de fortune. Entrant à la file dans les vagues, ils tentent de créer une ligne de mini-esquifs : rapprochement symbolique des deux continents. « Les deux lignes se rencontreront-elles dans la chimère de l’horizon ? », s’interroge Alÿs.

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