« Frankissstein » : Jeanette Winterson crée le « Frankenstein » augmenté

L’écrivaine britannique Jeanette Winterson, chez elle, à Londres.

« Frankissstein. Une histoire d’amour » (Frankissstein. A Love Story), de Jeanette Winterson, traduit de l’anglais par Céline Leroy, Buchet-Chastel, 352 p., 22 €, numérique 15 €.

Déluge sur le lac de Genève. L’eau et la rive se fondent dans la grisaille d’une pluie sans fin. Net, flou. Une brume épaisse brouille les contours, faisant surgir d’étranges apparitions, monstres ou chimères, dans l’imagination bouillonnante d’une jeune surdouée. « Pourquoi n’écris-tu pas ce que tu vois ? », lui suggèrent son mari, le poète Percy Shelley (1792-1822), et son ami, Lord Byron (1788-1824). La suite, on la connaît. Mary Shelley (1797-1851) invente le docteur Frankenstein et son terrifiant « homoncule », qui la rendront célèbre instantanément. Nous sommes en 1818. Avec ce classique de l’épouvante, elle « inscrit [son] nom sur la page de la renommée » (l’expression est d’elle) : elle n’a alors que 19 ans !

Deux cents ans plus tard, en 2018, une autre écrivaine anglaise, Jeanette Winterson, se saisit de Frankenstein. Son idée : relire et relier. Tendre aux personnages de Mary Shelley un miroir magique qui les expédiera dans le XXIe siècle du transhumanisme et de l’intelligence artificielle. Et puis organiser des correspondances. Tirer des fils entre tous – anciens et modernes, scientifiques et philosophes, artistes et poètes –, tous ces Prométhée modernes et postmodernes persuadés que « le corps qui défaille et périt ne sonne pas la fin du rêve humain » (par « rêve humain », il faut bien sûr entendre « vie éternelle »).

Interfaces entre le corps humain et les ordinateurs

Sous la plume de Winterson, Mary devient ainsi Ry, un chirurgien hybride se présentant comme homme et femme à la fois. Byron, alias Lord Ron, se transforme en un trivial marchand de robots sexuels dernier cri. Quant à Stein, le fils spirituel de Victor Frankenstein, c’est un génie de la neurotechnologie, qui développe des interfaces entre le corps humain et les ordinateurs. Ry est censé fournir à Stein les membres amputés et autres parties de cadavres dont il a besoin pour perfectionner sa « iHead », ou tête connectée. C’est ce qu’il fait jusqu’à présent – Stein et lui sont amants –, mais avec une réticence grandissante. Que deviendra l’amour dans le monde que Stein leur prépare ?

Lire aussi (2002) : Virus de l’amour. « Powerbook », de Jeanette Winterson

Un conte romantico-gothique dialoguant avec une fable philosophico-technologique ? On pourrait craindre le pire. Mais ce serait compter sans l’intelligence (nullement artificielle, celle-là) et la culture (à perte de vue) de Jeanette Winterson. Jeune femme précoce elle aussi – elle avait 25 ans quand, à sa sortie d’Oxford, parut son premier livre, Les oranges ne sont pas les seuls fruits (Des femmes, 1991 ; rééd. L’Olivier, 2012) –, cette icône féministe s’est surtout fait connaître en France avec Pourquoi être heureux quand on peut être normal ? (L’Olivier, 2012). Récompensée par de nombreux prix, elle est l’autrice d’une vingtaine de romans et essais – tous ne sont pas traduits en français – où reviennent ses préoccupations essentielles, le corps, le temps, le sexe. Et aussi, la mort, l’art, l’artifice.

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