Franz Kafka, Antonio Moresco, Maurice Maeterlinck : la chronique « poches » de François Angelier

« Journal. Edition intégrale, douze cahiers. 1909-1923 » (Tagebücher), de Franz Kafka, traduit et édité par Dominique Tassel, Folio, « Essais », 788 p., 10,30 €.

« La Petite Lumière » (La lucina), d’Antonio Moresco, traduit de l’italien par Laurent Lombard, Verdier, « Poche », 186 p., 8,50 €.

« Le Silence », de Maurice Maeterlinck, anthologie de Franck Javourez, La Part commune, « La petite part », 94 p., 6,50 €.

Courant de ses premières publications (fragments de Description d’un combat, 1909) à l’une de ses dernières œuvres, LeTerrier (1923), composé de douze cahiers in-quarto, le Journal de Franz Kafka (1883-1924) voit se succéder au fil des jours la relation de rencontres privées et d’événements publics (représentations théâtrales, concerts ou conférences, comme celle de Jean Richepin sur Napoléon), l’analyse d’états psychiques vertigineux ainsi que de nombreux fragments narratifs et esquisses. Un ensemble composite, à la datation problématique, que sa nouvelle traductrice, Dominique Tassel, a décidé de publier intégralement, dans sa forme exacte, agrémenté de précieuses annexes (une carte de Prague, grâce à laquelle on pointe les déambulations kafkaïennes, ou l’arbre généalogique de sa famille). Cette nouvelle édition remarquable permet d’apprécier la nature même du journal kafkaïen, lequel, ni diaire (Léautaud), ni livre de bord intérieur (Amiel), ni chroniques d’un milieu et d’une époque (Goncourt), nous apparaît tant comme la planche de salut d’un naufragé existentiel que comme la sismographie verbale d’un combat intérieur. Une grève sur laquelle viennent s’échouer les fragments éclatés d’une existence vouée à la quête acharnée d’un accomplissement par l’écriture, « ouverture totale du corps et de l’âme ».

Lire aussi, sur une autre édition du même texte (2020) : « Journaux » : Franz Kafka tout craché

Tout autre solitude, âpre et agreste cette fois, que celle du narrateur anonyme de La Petite Lumière (2013), de l’écrivain italien Antonio Moresco. Replié dans les ruines d’un hameau déserté, « venu ici pour disparaître », y menant la vie frugale et mesurée d’un ermite-poète, solitaire franciscain qui interpelle oralement bêtes et arbres, il est frappé puis peu à peu fasciné par l’apparition nocturne et quotidienne, quelque part dans la montagne, d’une « petite lumière ». Une lueur tenace et fragile, insensée, à la ponctualité énigmatique, qui devient l’unique souci de ses jours. Lancé dans l’élucidation de ce mystère, on l’attire d’abord sur la voie ufologique, voie sans issue. Parvenu avec peine au foyer précis où point la lumière, il y découvrira un tout autre secret, fantomatique et eschatologique. Long conte ou court roman, le texte de Moresco, pure splendeur, entrelace l’émoi fantastique et la violente étreinte d’une poésie chtonienne, celle d’un « paysage primordial modelé à coups de pouce » où s’empoignent pierres et plantes, cieux et rivières, le nœud de forces tapi dans l’épaisseur du monde, l’âme apocalyptique d’une matière en proie à la virulence de sa force.

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