Friches reconverties en musées, fresques géantes, scène rap remuante… Dans le sud de Paris, un bouillon de cultures urbaines

Par et Charlotte Robin

Publié le 20 octobre 2021 à 04h30, mis à jour à 13h37

Un rongeur traverse en sautillant l’allée Paris-Ivry, dans le 13e arrondissement de la capitale, sous la ligne de tramway T3a. Joko, une queue-de-cheval, 2 mètres, 45 ans et l’air d’en avoir dix de moins, soupire : « C’est un des derniers rats qu’on voit ici mais ça m’attriste qu’il en reste encore. » Ce lieu dans lequel il s’est tant investi, le graffeur, ancien géomètre et intermittent dans l’événementiel, l’a appelé Spot 13. Parfois, il préfère le désigner comme le « détroit » : une embouchure donnant sur le périphérique, « qui est comme une grande mer », les autoroutes A6 et A4 entremêlées, et, de l’autre côté, la devanture clinquante d’un Leroy-Merlin d’Ivry-sur-Seine.

100 « Fragments de France »

A six mois de l’élection présidentielle, Le Monde brosse un portrait inédit du pays. 100 journalistes et 100 photographes ont sillonné le terrain en septembre pour dépeindre la France d’aujourd’hui. Un tableau nuancé, tendre parfois, dur souvent, loin des préjugés toujours. Ces 100 reportages sont à retrouver dans un grand format numérique.

Dans moins de dix ans, cette friche devrait devenir le quartier Bruneseau, avec des centaines de logements, des bureaux et des commerces jusque sous le boulevard périphérique. En attendant, Joko (son nom d’artiste) et des amis ont transformé ce coin de Paris en galerie ultra-colorée à ciel ouvert. Sur le chantier se succèdent de multiples graffs comme La Complainte de l’Amérique, des Français Andrew Wallas et Move Eclataxx, Heroes Sheroes, par le duo au style cartoonesque Tito et Mulk, ou Violette aux platines de l’artiste russe Anna Conda.

Le graffeur Joko, qui est à l’initiative du Spot 13, le 22 septembre 2021, dans le 13e arrondissement de Paris.

Pour ce projet lancé début 2020, Joko a travaillé en partenariat avec la coopérative d’urbanisme temporaire Plateau urbain. L’endroit longtemps considéré comme un « coupe-gorge » a dû être nettoyé, aménagé et surveillé. Aujourd’hui, à longueur de week-end, les touristes y défilent tels des « bancs de poissons ». Corto, photographe, rit devant la table en plastique servant de bureau d’accueil : « Maintenant, c’est les Champs-Elysées ici ! »

Né dans le 13e arrondissement, dans une famille malienne dont le père travaillait à l’usine Renault de l’île Seguin, à Boulogne-Billancourt, Joko ne cache pas sa fierté. « Si en tant qu’Africain, issu de l’immigration, je peux montrer une autre image que celle qu’ont trop souvent les immigrés, cela peut faire changer les mentalités. » Habitante du quartier, Michelle Nouri, monitrice d’auto-école de 64 ans, se réjouit de ce musée improvisé. Elle profite de la promenade de Cupidon, son bichon maltais, pour faire un tour du côté du détroit. « Ce qu’on fait ici, c’est de la politique populaire », vante Joko. À terme, l’artiste a prévu de déployer un parcours artistique sous le périphérique. De quoi réunir physiquement Paris et sa banlieue.

Le « pape du street art »

Ce coin du sud de la capitale est le terrain de jeu de nombreux graffeurs, rappeurs et d’autres représentants de la culture urbaine. Quelques îlots, dont le 13e et des poches du 14e (autour des stations de métro Pernety et Plaisance), y sont encore relativement épargnés par la gentrification. Ces deux arrondissements densément peuplés – 180 000 habitants pour le 13e et 138 000 pour le 14e – reflètent les vagues d’immigration successives : italienne d’abord, puis algérienne, portugaise, vietnamienne, laotienne et chinoise.

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