Friedrich Dürrenmatt, un maître du grotesque moderne

Friedrich Dürrenmatt, lors d'une lecture, en janvier 1960.

« Œuvres complètes. Tome I », de Friedrich Dürrenmatt, traduit de l’allemand par Armel Guerne, préface d’Amélie Nothomb, Albin Michel, 478 p., 25 €, numérique 18 €.

Dans les pays de langue allemande, on lit l’écrivain suisse Friedrich Dürrenmatt (1921-1990) dès l’adolescence. Mais, en France, ce grand prosateur et dramaturge, à la dent dure pour son pays, n’a pas la renommée qu’il mérite. On doit donc saluer l’initiative prise par Albin Michel d’en rééditer les œuvres complètes, même si les quelques paragraphes livrés par Amélie Nothomb en guise de préface ne remplacent pas une nécessaire introduction à cette œuvre. Celle-ci reste merveilleusement traduite par le germaniste, poète, résistant et traducteur des romantiques allemands que fut Armel Guerne (1911-1980).

Hypocrisies helvétiques

Les romans de Dürrenmatt souffrent d’une autre occultation, conséquence paradoxale de leur notoriété : ses multiples adaptations à l’écran. Sur les quatre romans ou nouvelles que contient ce premier tome, La Promesse, La Panne, Le Juge et son bourreau et Le Soupçon, dont l’écriture s’étend de 1952 à 1958, trois ont fait l’objet d’une adaptation filmique.

Espionné cinquante années durant par le contre-espionnage suisse, Dürrenmatt n’a cessé d’exercer sa satire sur un pays qui voulait faire oublier son flirt des années 1940 avec l’Allemagne nazie

On se souviendra peut-être de la flamboyance d’Alberto Sordi dans La Plus Belle Soirée de ma vie, d’Ettore Scola (1972). Sordi y interprète l’agent général Traps de La Panne, lequel laisse des magistrats et avocats gloutons lui infliger un procès fictif et se pend, alors que, dans le film, Sordi est précipité au sein d’un gouffre où l’a entraîné une séduisante motarde. Quelle que soit leur qualité, les films parviennent rarement à restituer le mélange d’humour, de cruauté et de sarcasme que ce maître du grotesque moderne – genre plus germanique que français – sait génialement manier, pour le plus grand plaisir de ses lecteurs. D’où l’importance de retrouver dans le texte ce pourfendeur inlassable du conformisme et des hypocrisies helvétiques.

Car Friedrich Dürrenmatt, espionné cinquante années durant par le contre-espionnage suisse, notamment en raison de son amitié avec une personnalité marxiste, n’a cessé d’exercer sa satire sur un pays qui voulait, en se montrant un bon soldat de la guerre froide, faire oublier son flirt des années 1940 avec l’Allemagne nazie (évoqué à travers le médecin au passé brun dans Le Soupçon). Se plonger dans ses romans représente encore le meilleur antidote si l’on veut ne pas céder aux illusions du « bonheur suisse ».

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