« Furies » : Julie Ruocco creuse la terre ensanglantée de Syrie

Le temple de Bêl, à Palmyre, avant sa destruction par l’organisation Etat islamique.

« Furies », de Julie Ruocco, Actes Sud, 288 p., 20 €, numérique 15 €.

En commençant Furies, on pensait lire une histoire de bandits de grand chemin. Julie Ruocco, l’autrice de ce premier roman, en agite d’abord les ficelles : une jeune archéologue prénommée Bérénice trempe dans un trafic international d’œuvres d’art et d’artefacts anciens, sous le double patronage de son « tonton » (en fait d’oncle, un vieil ami de son père) et d’une galeriste polonaise qui joue les grandes aristocrates. Cette fois-ci, ce sont des parures exhumées des ruines antiques de Palmyre, en Syrie, que Bérénice, déguisée en « étudiante mystique », doit rapporter de Turquie en les appariant aux breloques qu’elle achète sur le marché.

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Et puis survient « l’arrêt détestable, cruel », ainsi que le formule Racine dans Esther, qui, formidablement brutal, rompt avec le romanesque des trafiquants d’art et fait basculer Furies dans la tragédie. Le meurtre, sous les yeux de l’archéologue, de l’intermédiaire dépositaire des bijoux dans l’explosion d’une voiture ; l’injonction de la galeriste polonaise : « Rentre avec ce que tu as pu sauver » ; la voleuse, s’élevant enfin au rang d’une Bérénice, sans toit en Turquie, un sac de bijoux sous un bras et, sous l’autre, une petite réfugiée sans nom. Sur leur chemin, Asim, un Syrien : avant il était pompier ; puis il a enterré les morts. Désormais en Turquie, il donne aux survivants les noms des décédés sur des faux papiers. « L’archéologue et le fossoyeur » : « (…) Tous les deux avaient creusé la terre, l’un pour ensevelir, l’autre pour révéler. »

Métamorphose

Mais révéler quoi, et à qui ? Avant de disparaître, la sœur d’Asim, Taym, archivait chaque massacre sur une clé USB en vue de transmettre à des organisations internationales les preuves qui les conduiraient à intervenir. Bérénice, convaincue qu’elle « ne vole rien, transmet » et alors que, dans son office de voleuse, « ce ne sont pas tant des objets que des histoires » qu’elle emporte avec elle en Europe, poursuit l’œuvre de Taym. Et se métamorphose : elle n’entendait les bruits du monde qu’avec indifférence, la voilà qui prend parole et position.

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Dans une certaine mesure, tout du moins. Un écran subsiste encore entre l’héroïne pas tout à fait tragique et la Syrie, tissé de grands noms de la littérature française et agité comme un éventail un peu vain en face des incendies et des fosses communes qui bordent les villes. Ça sonne creux mais justement : Bérénice, malgré tout, sonne un peu creux. Julie Ruocco pointe avec une ironie fine l’aporie d’une intellectualisation à outrance du conflit syrien qui effacerait les corps déformés et la mort à coups de références littéraires. Parmi ses personnages, d’autres, d’ailleurs, font prendre le large au langage pour survivre : « Ils parlaient comme ils avaient appris à le faire ici, par déviation, par images. Ils parlaient de la périphérie des choses, du vide, avec toujours les mêmes mots, les mêmes silences codifiés. »

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