« Génie de la France », d’Abdennour Bidar : pour une laïcité mystique

Livre. Le titre est osé, le propos enlevé. A l’heure où s’interroger sur l’identité de la France peut sembler obsolète voire tendancieux, Abdennour Bidar entend montrer l’urgence d’une telle réflexion. Habitué des questions religieuses ou spirituelles (Self islam, Seuil, 2006 ; Révolution spirituelle !, Almora, 2021), le philosophe préfère toutefois au terme d’« identité » – qui suggère quelque chose de figé – celui, plus dynamique, de « génie ».

En quoi consiste donc ce génie français ? Pour l’auteur, c’est avant tout « un génie qui dit non » – libertaire, contestataire et désobéissant. Et de rappeler que l’étymologie du mot « France » est celle de free en anglais : elle s’enracine dans l’idée même de liberté. Cet « esprit profanateur » s’attaque avec une prédilection toute particulière au sacré. Le sacré religieux, d’abord. Depuis Philippe IV le Bel au XIVe siècle, en conflit ouvert avec le pape Boniface VIII, toute la geste française est marquée par cette hostilité envers l’autorité censée émaner du religieux.

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Cependant, interroge Abdennour Bidar, « la France n’aurait-elle dit non au sacré religieux que pour dire oui au sacré politique ? » De la divinisation du Roi-Soleil à la République de droit divin, un transfert de sacralité paraît s’être produit. Chassez le sacré, il revient au galop ? Pas si sûr, analyse le spécialiste de la laïcité, qui voit dans la loi de 1905 de séparation des Eglises et de l’Etat un tournant majeur : « La laïcité consacre, sans jeu de mots, l’esprit français d’insoumission à tout pouvoir sacré, qu’il soit religieux ou politique. »

De l’iconoclasme monothéiste à l’iconoclasme laïque

Les conséquences sont vertigineuses : en plaçant le citoyen devant une pleine et entière liberté de choix dans le domaine spirituel, « chacun se trouve doté de l’entière responsabilité métaphysique et sociale de donner à sa vie le sens fondamental qu’il veut ». C’est pourquoi, poursuit l’essayiste, « la laïcité s’adresse en nous aussi bien à l’animal politique qu’à l’animal métaphysique ».

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Mieux : au fil d’un long développement dont le lyrisme pourra désarçonner les lecteurs habitués aux analyses purement juridiques du régime de séparation Eglises-Etat, Abdennour Bidar estime que la laïcité parachève la révolution amorcée par les fondateurs des trois religions monothéistes. Car si Abraham, Moïse, Jésus et Mahomet se sont attachés à briser les idoles, « l’iconoclasme laïque, en libérant les hommes de toute forme de sacré imposée, de toute idéologie, ouvre totalement le rapport au sacré ». « Notre laïcité, relève-t-il, apparaît donc comme le geste final par lequel s’accomplit le geste inaugural de notre longue tradition monothéiste ».

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