Gilles Gauthier face à l’impossible amnésie de l’amour perdu

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Le télescopage entre la grande et la petite histoire est un classique de la littérature. Gilles Gauthier s’y essaie avec bonheur au fil de ce premier roman, Un si proche ennemi, où les affres d’un amour impossible percutent la « décennie noire » des années 1990 en Algérie. Ancien diplomate au Moyen-Orient – on lui doit le livre de souvenirs Entre deux rives (éd. Jean-Claude Lattès, 2018) – et traducteur du romancier égyptien Alaa el-Aswany, l’auteur met aux prises deux hommes, un Français et un Algérien, unis dans une farouche passion avant que les convulsions algériennes ne les éloignent.

Le récit s’ouvre sur le détournement, à Noël 1994, d’un avion d’Air France à Alger par un commando djihadiste, boîte de Pandore libérant les fantômes d’un passé mal refermé. Diplomate au Quai d’Orsay, Marc Fauvier, le narrateur, participe aux tractations en coulisses pour obtenir la libération des 155 otages de l’avion qui a été autorisé à se poser à Marseille. Son vague pressentiment, né de menus détails en provenance d’Alger, finit par se confirmer : le chef du commando n’est autre que Noureddine Saïdani, son ancien amant d’une époque qu’il s’employait à oublier.

Un « être de feu »

Dix ans plus tôt, Marc, jeune professeur coopérant à Biskra, piémont des Aurès aux portes du désert, s’était épris d’un « être de feu », Noureddine, élève de 18 ans. Le récit, traversé de suaves naïvetés, alterne dès lors présent et passé, va-et-vient entre le Quai d’Orsay en alarme, où crépitent les téléscripteurs des cellules de crise, et Biskra où deux jeunes gens exaltent cœurs et corps entre rochers ocre et amandiers en fleurs.

L’obstacle à l’amour ne surgira pas tant de la société environnante – que Gilles Gauthier nous dépeint étonnamment tolérante – que des fractures propres à Noureddine, déchiré par des appels contraires dont triomphe finalement l’abandon à un Dieu rédempteur. En ces années-là, l’Algérie gronde de sourdes révoltes contre l’imposture au pouvoir et Noureddine se mue en enragé, délaissant Marc pour le salut du pays.

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Quand le diplomate révèle à ses supérieurs sa relation passée avec le preneur d’otages d’Air France, on lui confie naturellement la mission d’aller arracher sa reddition sous l’œil du GIGN. Le romancier a tous les droits. On peine pourtant au pathos de la scène des retrouvailles dans la carlingue de l’Airbus A300, entre cabine de pilotage et coin à réchauffer les plats, où les anciens amants s’étreignent dans le dos du reste du commando surarmé avant d’acter l’échec de la conciliation.

Noureddine périra avec ses camarades dans l’assaut qui suivra. Et Marc tentera de s’en guérir dans l’exil sur quelque île grecque où il traduit d’antiques poètes avant qu’un fils en quête de père disparu ne vienne toquer à sa porte. Roman sur l’impossible amnésie de l’amour perdu, ses douleurs et sa grâce, chronique aussi d’un mal algérien bien antérieur au Hirak, Un si proche ennemi émeut jusqu’à lui pardonner ses excès d’aménités.

Un si proche ennemi, de Gilles Gauthier, éd. Riveneuve (184 pages, 17 euros).