« Gisèle Freund, portrait intime d’une photographe visionnaire », sur Arte : une vie et une œuvre sous le signe des écrivains

Portrait non daté de la photographe Gisèle Freund.

ARTE – DIMANCHE 4 JUILLET À 20 H 05 – DOCUMENTAIRE

Pour qui ne s’est pas intéressé de près au travail de Gisèle Freund (1908-2000), les clichés les plus fameux de la photographe allemande, devenue française en 1936, sont ceux qu’elle a pris des grands écrivains de son temps : son ami André Malraux, dont elle a fixé, à sa demande, le célèbre portrait à la cigarette, James Joyce, Virginia Woolf, peu avant son suicide… Pour un public plus large encore, Gisèle Freund est surtout connue pour le portrait officiel qu’elle réalisa de François Mitterrand, devenu président de la République en 1981.

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Née dans une famille juive berlinoise très aisée, Gisela, ainsi qu’elle s’appelle encore, est élevée dans un milieu qui baigne dans les pratiques artistiques. Son père lui offre son premier appareil Leica alors qu’elle n’a que 12 ans. Tandis qu’elle étudie la sociologie, avec Norbert Elias notamment, Gisela, aux idées marxistes, pose très vite un regard socio-politique sur l’Allemagne des années trente.

Avant de fuir le régime nazi, en mai 1933, elle prend des photos des derniers rassemblements antifascistes et des corps tuméfiés de ceux qui ont été battus par les brutes du nouveau pouvoir. Craignant la découverte par un contrôle policier des négatifs qu’elle a emportés, elle se débarrasse d’une partie d’entre eux dans les toilettes du train pour Paris.

Journaliste reporter

Arrivée dans la capitale française, qu’elle photographie « au gré de ses balades », la jeune femme rencontre Adrienne Monnier, la légendaire libraire de la rue de l’Odéon, et sa compagne, Sylvia Beach, qui tient, en face, Shakespeare & Company. Par l’entremise d’Adrienne, Gisela fait un mariage « blanc » qui lui octroie la nationalité française (elle divorcera après la guerre). Les deux femmes, en l’absence de Sylvia Beach en voyage aux Etats-Unis, entament une relation en 1936.

Le documentaire de Teri Wehn-Damisch n’insiste pas sur ce fait, d’autant que Gisèle, comme Adrienne, niera toujours la chose (elle fera de même à propos de l’artiste peintre Frida Kahlo, qu’elle fréquente et photographie pendant deux années à partir de 1950). Ce qui amènera Laure Murat à écrire, dans Passage de l’Odéon. Sylvia Beach, Adrienne Monnier et la vie littéraire à Paris dans l’entre-deux-guerres (Fayard, 2003), que « la vérité de leur lien (…) est (…) moins en cause que leurs efforts pour le banaliser ou le minimiser ».

Son reportage sur Eva Peron, première dame d’Argentine, dans le « Time Magazine » du 14 juillet 1947 fait scandale

Gisèle Freund photographie sur commande pour financer ses études à la Sorbonne, où elle achève une thèse sur la photographie en France au XIXe siècle, sujet tenu pour excentrique par l’université qui ne considère pas encore cette discipline comme l’un des beaux-arts. D’ailleurs, à partir de 1937, Gisèle Freund se revendique volontiers comme journaliste reporter.

Elle photographiera le nord industriel et pauvre de l’Angleterre, les populations autochtones d’Argentine (où elle se réfugie pendant l’Occupation), les paysans mexicains. Mais aussi Eva Peron, première dame d’Argentine. Le reportage à son sujet que publie Gisèle Freund dans le Time Magazine du 14 juillet 1947, pour le compte de l’agence Magnum, fait scandale.

Clichés en couleurs

En 1938, elle est l’une des premières à faire des clichés en couleurs : « Ma première photo était la vitrine d’un coiffeur, la deuxième un pissoir, la troisième des feux de signalisation et la quatrième le visage de Paul Valéry », se rappellera-t-elle. A l’instar de Nadar, qu’elle admirait, Gisèle Freund constituera à son tour un panthéon photographique d’écrivains.

Teri Wehn-Damisch, qui avait filmé Gisèle Freund pour un premier documentaire, Photographie et société (1983), rend compte des dernières recherches faites à l’Institut Mémoires de l’édition contemporaine (Imec), où des planches-contacts ont été retrouvées, ainsi que des carnets où figurent des notes, instructives et pittoresques, de la photographe.

Ce beau portrait, abondé de nombreux témoignages de proches, chercheurs et spécialistes de Gisèle Freund, évoque pudiquement la fin difficile de l’artiste, qui avait fait le vide autour d’elle et qu’on voit brièvement chez elle, peu avant sa mort, ayant perdu tout contact avec le réel qui l’entourait.

Gisèle Freund, portrait intime d’une photographe visionnaire, documentaire de Teri Wehn-Damisch (Fr., 2019, 52 min). Disponible à la demande sur Arte.tv jusqu’au 2 septembre.