Gouzel Iakhina, conteuse à contre-courant du soviétisme

Sans doute est-ce la rançon du succès, le signe que Gouzel Iakhina compte parmi les grands écrivains russes contemporains. A peine annoncée la sortie de son troisième livre, en mars dernier, et voilà les polémiques qui affluent. La première s’est éteinte rapidement : oui, pour écrire Echelon na Samarkand (« Convoi pour Samarcande », non traduit), Gouzel Iakhina s’est bien inspirée des travaux de plusieurs chercheurs, mais y voir un plagiat est absurde.

De fait, le sujet du livre est spécifique : les famines qui ont frappé en 1921-1922 les régions de la Volga, du Dniepr et du Nord-Caucase, en raison de la sécheresse mais surtout de la désorganisation due à la guerre civile et aux premières collectivisations. La Russie connaît peu cet épisode tragique, et les écrits historiques sur le sujet sont minces, à la différence des famines des années 1930, notamment le Holodomor ukrainien.

Les autres critiques étaient plus attendues : des commentateurs ont reproché à Gouzel Iakhina le choix de ce sujet, dans lequel ils voient une volonté, si ce n’est un acharnement, à « salir » la mémoire de l’Union soviétique. Son premier roman, le superbe Zouleïkha ouvre les yeux (éditions Noir sur blanc, 2017), plongée d’une paysanne tatare dans les répressions staliniennes, avait fait l’objet d’attaques semblables. Son adaptation en série, quasi concomitante de la sortie du Convoi pour Samarcande, a encore accru la pression publique sur l’écrivaine de 44 ans.

Amnésie historique

Chaque année qui passe voit la Russie se crisper un peu plus sur les questions mémorielles, sous l’impulsion de son président. Vladimir Poutine ne veut voir l’histoire russe que comme un bloc monolithique où la gloire ne peut côtoyer la souffrance que si celle-ci est le fait des ennemis extérieurs. L’heure est à la réécriture plus qu’à une mémoire apaisée, et les morts de la seconde guerre mondiale sont plus plébiscités que ceux du goulag.

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Le convoi est celui qui doit emmener, en train, 500 orphelins depuis la Volga dévastée par la faim jusqu’à Samarcande, en Asie centrale. Des enfants meurent, d’autres s’ajoutent au convoi, mais ce sont avant tout les adultes et leurs tourments qui intéressent Gouzel Iakhina – commissaire politique, hommes du NKVD, simples combattants, paysans croisés en route… tous plongés dans cet « Eastern rouge », selon le mot de l’autrice.

Malgré la lourdeur du thème, Gouzel Iakhina fait de son livre une œuvre lumineuse, comme l’était Zouleïkha ouvre les yeux. Roman d’aventure plus que chronique du désespoir, « Convoi pour Samarcande » évoque par moments le conte merveilleux, plein d’une grâce qui vire à la naïveté. « Cela permet d’emmener le lecteur au bout de cette histoire tragique, note la critique littéraire Rusina Shikhatova. Et c’est un choix conscient de l’autrice, grâce auquel elle touche un public important et plus jeune, par exemple, que celui de Ludmila Oulitskaïa. Face à l’amnésie historique, on voit qu’il ne reste plus que la littérature et, dans une moindre mesure, le cinéma. » Après deux mois dans les librairies, « Convoi pour Samarcande » s’est déjà vendu à 100 000 exemplaires.

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