« Grande couronne », de Salomé Kiner : une jeune fille en fleur de banlieue fin de siècle

Dans la banlieue parisienne.

« Grande couronne », de Salomé Kiner, Christian Bourgois, 288 p., 18,50 €., numérique 12 €.

Au collège, la narratrice brille en rédaction. Y compris quand la consigne intime absurdement à des adolescents nés au mitan des années 1980 et grandissant dans une paisible banlieue pavillonnaire, à la toute fin du XXe siècle : « Ecrivez une page de votre journal à la manière d’Anne Frank. » Au début de Grande couronne, la jeune fille est en quatrième et se fait payer pour rédiger ces devoirs à la place d’autres : « Mes talents littéraires m’ouvraient les portes du McDo, de Jennyfer, du Laser Quest et du cyber café. »

Bientôt, cependant, cela ne lui suffira plus, l’époque lui ayant enfoncé dans le crâne des envies frénétiques de consommation et de conformisme que ses parents ne l’aident pas à assouvir – ils « n’étaient pas vraiment pauvres, précise-t-elle. Ils avaient simplement d’autres principes éducatifs ». Alors elle va délaisser le business des devoirs et intégrer un microréseau de prostitution spécialisé dans la masturbation et la fellation (nom de code : « Magritte »). Les rendez-vous se prennent par le truchement d’un paquet de biscuits. Ils ont lieu le mercredi après-midi, quand les collégiennes n’ont pas école. Leurs clients (« les zguègues »), malmenés par leurs hormones, sont à peine plus vieux qu’elles.

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C’est un peu après qu’elle raconte, arrivée au lycée, capable de rapporter avec une distance et une drôlerie pour le moins étonnantes « toutes les choses qu[’elle] avai[t] commencé à faire en cachette de [s]a mère – boire, fumer, donner du sexe tarifé et participer à la société du gâchis ». Sa voix à la vivacité scotchante n’est pas celle d’une victime ou d’une réprouvée. C’est celle d’une jeune fille très maligne, qui a fait une expérience poussée de la « désillusion », mais s’en est remise. Ses quelques mois passés à exercer pour « Magritte » sous le nom de « Tennessy » ne l’ont pas brisée. Ils lui ont donné un aperçu de la misère sexuelle des garçons qu’elle relate un peu comme si Houellebecq était une ado et qu’il avait troqué sa parka contre un tee-shirt Waikiki.

Sans s’appesantir

Ce sont bien cette voix de la narratrice et son regard ultralucide qui attachent indéfectiblement le lecteur au premier roman de Salomé Kiner. Il admire sa manière si juste de décrire un milieu (la classe moyenne périurbaine) et un temps (la fin des années 1990) sans s’appesantir, comme sa façon de dépeindre le moment où les parents chutent de leur piédestal (ici, ils divorcent, et la mère sombre dans la dépression) et la tendresse grave que peut provoquer ce dessillement. Il s’enthousiasme, aussi, pour les phrases qui foncent, et l’usage que l’autrice fait de la ponctuation, en particulier des virgules, pour transcrire l’élocution de qui a trop de choses à dire pour reprendre son souffle.

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