Harkis : un « pardon » justifié, au nom de la France

Editorial du « Monde ». Près de soixante ans après la fin de la guerre d’Algérie, le calvaire des harkis, ces supplétifs de l’armée française abandonnés aux représailles du FLN victorieux après l’indépendance, ou transférés en France dans des conditions indignes, demeure l’une des pages les plus honteuses de l’histoire de notre pays. Emmanuel Macron a franchi un nouveau pas, lundi 20 septembre, dans la reconnaissance de leur lâchage par les plus hautes autorités de la République et de leur long oubli par la société française.

« Aux combattants abandonnés (…), je demande pardon », a-t-il déclaré lors d’une réception à l’Elysée, à l’approche de la Journée nationale d’hommage aux harkis célébrée chaque 25 septembre depuis 2003.

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A sept mois de l’élection présidentielle, la dimension électoraliste du discours du chef de l’Etat, et son annonce de la présentation d’un projet de loi « de reconnaissance et de réparation », n’échappe à personne. Le poids électoral des harkis dépasse largement celui des familles concernées − environ 450 00 personnes −, car leur histoire résonne tant chez les pieds-noirs que chez les anciens combattants. Pour autant, le geste d’Emmanuel Macron ne saurait être réduit à sa dimension politicienne. Parce qu’il s’inscrit dans une stratégie au long cours de réconciliation des mémoires sur la guerre d’Algérie, il doit être salué.

Alors que le président de la République, suivant les recommandations de l’historien Benjamin Stora, a écarté la piste d’une « repentance » générale s’agissant du rôle de la France dans la guerre d’Algérie, il a raison de prendre une position inverse à propos des harkis, et de leur demander « pardon » au nom de la France.

Mémoires conflictuelles

Enrôlés aux côtés de la France dans une guerre qui ne disait pas son nom, ces musulmans d’Algérie ont été doublement et directement victimes de décisions officielles : celle de rapatrier en France le moins possible d’entre eux, puis celle de parquer les rescapés dans l’Hexagone, dans des camps de transit ou des hameaux de forestage où, soustraits au reste de la société, certains ont été de fait assignés à résidence jusqu’en 1975. Ces images terribles − des harkis tentant de s’accrocher aux camions militaires quittant l’Algérie en 1962 ; des familles abandonnées, en France, dans des camps fermés, soumis à couvre-feu et gardés par d’anciens militaires − font partie de l’histoire de France.

Emmanuel Macron, tirant les conséquences de la difficulté de parvenir à des gestes réciproques du côté algérien − reconnaître le drame des harkis obligerait Alger à admettre que la guerre de libération a été aussi une guerre civile et que le FLN s’était engagé à s’abstenir de tout acte de représailles −, déploie une politique cohérente destinée à cicatriser, en France même, les mémoires de la colonisation et de la guerre d’Algérie. Appartenant à une génération née bien après, il semble saisir la nécessité de dépasser cette époque sans l’oublier.

Car les mémoires conflictuelles, partagées par des millions de Français, continuent de suinter, alimentant le racisme et les discriminations qui perpétuent les blessures, mais aussi les discours enfermant les descendants de colonisés dans le statut d’éternelles victimes. La paix civile en France et de nouveaux rapports avec le Maghreb et l’Afrique supposent que soient tenus des discours de vérité. Le « pardon » de M. Macron envers les harkis doit être suivi d’autres fortes paroles. Notamment à propos du massacre, par des policiers parisiens, de manifestants algériens pro-FLN, le 17 octobre 1961, dont le soixantième anniversaire approche.

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Le Monde