Haute couture : de belles entrées en matières

Dior.

Paris a de nouveau revêtu ses habits de lumière, le temps des défilés haute couture qui ont eu lieu du 5 au 8 juillet. Une ode à la matière, aux fils qui se tissent et à ce savoir-faire si particulier. Mettant régulièrement en avant des artistes femmes, Maria Grazia Chiuri chez Dior s’est associée cette saison à Eva Jospin, artiste plasticienne française, pour imaginer le décor. Baptisé « Une chambre de soie », ce dernier se déploie sur les murs, sous forme de broderies représentant des paysages imaginaires. « Il y a, au sein du palais Colonna à Rome, la salle des broderies dites à l’indienne, cela nous a donné l’impulsion. J’avais envie d’interpréter mes dessins à travers des broderies murales à une grande échelle depuis longtemps », explique cette dernière.

Les broderies ont été réalisées à la main par les élèves de la Chanakya School of Craft, à Bombay (Inde). Comme en réponse à ce majestueux décor, la collection s’articule autour du fil. « Cet élément est très important dans toutes les cultures du monde. Le livre Threads of Life, de Clare Hunter, m’a beaucoup inspirée. Il rappelle à quel point l’art de coudre est lié à l’identité, la politique ou l’artisanat », détaille Maria Grazia Chiuri.

Sur le podium, le fil se donne à voir à travers des tresses de tweed apposées sur des vestes et des jupes, des capes et des manteaux en tweed bouclé, de longues jupes brodées de plumes ou bien des robes grand soir en plissé chevron lamé ou marine. Le tailleur Bar est redessiné en déplaçant les emmanchures tandis que des techniques de passementerie s’invitent sur du velours noir pour un effet en trois dimensions. La créatrice délivre à travers cette riche collection un exercice de style maîtrisé sur les possibilités infinies du textile.

Chanel.

La maison Chanel a, quant à elle, présenté sa collection haute couture automne-hiver 2021-2022 au sein du Palais Galliera, le mardi 6 juillet. « C’est en revoyant les portraits de Gabrielle Chanel costumée, en robe noire ou blanche 1880, que j’ai immédiatement pensé à des tableaux. A ceux de Berthe Morisot, de Marie Laurencin et d’Edouard Manet », détaille la directrice artistique Virginie Viard dans sa note d’intention.

Ensembles veste et jupe en tweed pailleté multicolore, jupons vaporeux piqués de camélias, longues jupes sur lesquelles se nichent des plumes d’organza rose ou violet, courts manteaux structurés et finement brodés, longue robe en satin blanc ponctuée de nœuds noirs, chapeaux ornés de fleurs… Chaque silhouette donne l’impression d’une toile impressionniste.

Avec ce premier défilé en public depuis mars 2020, la maison renoue avec les conditions du direct. « Nous sommes un peu limités en nombre d’invités, mais c’est le charme de la haute couture. Cette crise sanitaire nous a appris à innover, à travers la vidéo notamment. Je pense que nous avons fait plus en un an qu’en cinq ou dix ans », estime Bruno Pavlovsky, président des activités mode de Chanel.

Balenciaga.

Le charme de la haute couture, Demna Gvasalia chez Balenciaga en a fait le maître mot de sa collection. Un retour à ce savoir-faire pour la maison depuis 1968, et une première pour le créateur qui a investi pour l’occasion les salons haute couture de la maison avenue George-V, délaissés depuis cinquante-trois ans.

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Sur la moquette feutrée, les mannequins avancent dans le silence, laissant entendre le bruit des vêtements en mouvement. L’héritage de Cristobal Balenciaga se déploie sur les 63 silhouettes, alternant costumes architecturaux, ensembles grand soir aux épaules basculées vers l’arrière, grands manteaux enveloppants à la coupe parfaitement maîtrisée ou encore chapeaux futuristes signés Philip Treacy. La modernité se niche dans la technicité des matières, comme ces broderies de fil de soie reproduisant une fourrure bluffante de vérité.

Alaïa.

Autre première remarquée, la collection de Pieter Mulier pour Alaïa. L’ancien bras droit de Raf Simons a été nommé en février pour reprendre les rênes créatives de la maison, laissées vacantes à la suite du décès d’Azzedine Alaïa, en 2017. Il présentait la collection hiver-printemps 2022. Ici, la matière se met au service du corps : robes du soir sculpturales, capuches dramatiques en soie, combinaisons seconde peau, cuissardes interminables… Revisitant avec brio les codes emblématiques de la maison, Pieter Mulier signe ici une collection sexy et inspirée.

Schiaparelli.

Chez Schiaparelli, Daniel Roseberry continue de confronter les obsessions pour le surréalisme de la fondatrice de la maison, Elsa Schiaparelli, à sa vision flamboyante de la couture. « Nous avons retrouvé chez le brodeur Lesage des fils utilisés par Elsa dans les années 1930 », explique le créateur américain. Ces derniers se retrouvent ainsi incorporés à des vestes de matador richement ornées. Une veste imaginée par Jean Cocteau avec Elsa Schiaparelli en 1937 devient la référence pour une minirobe brodée de roses en taffetas. « Il y a une série d’hommages, à travers la collection, au travail d’Elsa, mais également à Christian Lacroix, Yves Saint Laurent ou Martin Margiela. »

Jean Paul Gaultier.

Jean Paul Gaultier, qui a raccroché ses ciseaux en janvier 2020, a quant à lui convié la Japonaise Chitose Abe, à la tête de la marque Sacai, à réinterpréter son univers. Le couturier invitera chaque saison un créateur différent à se prêter à cet exercice de style. Réputée pour sa maîtrise de la coupe, Chitose Abe propose un vestiaire où la patte Gaultier se marie parfaitement à la sienne. L’emblématique marinière s’habille d’organza, l’iconique corset se niche sous un costume déconstruit tandis que les pièces seconde peau en trompe-l’œil tatouage, références à la collection printemps-été 1994, sont distillées tout au long du défilé. « C’est très libérateur d’être là en spectateur », s’amusait Jean Paul Gaultier, à l’issue du show.

Armani Privé.

La matière était aussi au cœur de la collection Armani Privé. Baptisée Shine, cette dernière alterne ensembles pantalon chics, vestes de tailleur ajustées, jupons vaporeux et robes longues pour le soir, façonnés dans des soies et des satins brillants. De minces fils métalliques insérés dans les tissus renforcent l’effet lumineux, tandis que la palette de couleurs, oscillant entre le vert jade, le bleu ardoise ou le rose poudré, ajoute poésie et délicatesse à ce vestiaire élégant.

Maison Margiela.

C’est du côté de la poésie fantasmagorique que John Galliano s’est tourné, pour la collection Artisanal de Maison Margiela, dévoilée à travers le film A Folk Horror Tale, signé Olivier Dahan. Une plongée au plus près du travail créatif et artisanal des ateliers. « Le script du film est intrinsèquement lié à mes inspirations. J’ai notamment pensé à ces marins des Pays-Bas qui se reconnaissaient entre eux grâce à leurs costumes. S’ils étaient retrouvés en mer, on savait ainsi à quelle communauté ils appartenaient », détaille le créateur.

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Multiples, les références puisent également du côté des céramiques de Delft ou de la mythologie animalière. Le spectaculaire travail sur la coupe et les tissus, retravaillés grâce à un procédé chimique développé par la maison et appelé Essorage donne à voir la richesse de la matière sur des longs manteaux inspirés des Loden ou encore des vestes en denim, issus de fins de stocks ou de friperies. John Galliano excelle, ici, en conteur.

Fendi.

Pleins feux sur la capitale italienne pour la seconde collection couture de Kim Jones chez Fendi. « Rome me fascine car elle est la somme d’une multitude de passés différents », indique le designer, qui a confié au réalisateur Luca Guadagnino le soin de tourner le film défilé à Cinecittà. Décor épuré, vues quasi surréalistes de la ville au loin, éclairage esthétisant… Les mannequins se croisent dans des tenues étourdissantes que l’on découvre « en vrai » dans un hôtel particulier parisien, le jeudi 8 juillet.

On apprend qu’il a fallu 855 heures de travail pour assembler les 2 800 morceaux de vison qui composent une cape inspirée par les marbres italiens ; 470 heures pour broder des fleurs de nacre à la manière d’une mosaïque sur une robe en tulle d’une finesse surnaturelle. Ou encore 2 020 heures pour que 27 000 pétales de fourrure deviennent un manteau façon « explosion de fleurs ». Une précision et une sophistication inouïes. Mention spéciale aux bijoux signés Delfina Delettrez Fendi (fille de Silvia Fendi) : broche drapée en marbre, boucles d’oreilles en forme d’amphores et minaudières inspirées de fresques Renaissance apportent à cette démonstration de virtuosité un côté décalé.

Charles de Vilmorin.

En janvier, Charles de Vilmorin avait présenté sa première collection couture à travers un film où on le voyait peindre une toile géante, entouré de créatures aux robes plus colorées les unes que les autres. Cette saison, surprise : le couturier a dévoilé une collection entièrement noire. « J’avais envie de pièces plus directes, plus simples, se justifie-t-il. Des vêtements qui puissent parler à un public plus large. »

Simple n’est pas le mot qui nous vient à l’esprit devant un manteau en taffetas plissé, une robe en soie traversée par un volant géant ou un dos nu ponctué de dents pointues… Le tout rappelle à la fois la maestria de Cristobal Balenciaga et le surréalisme d’Elsa Schiaparelli. Ce parti pris chromatique radical permet néanmoins à Charles de Vilmorin d’échapper à l’étiquette du « couturier peintre ». Malin.