Hela Ouardi : « L’islam n’arrive pas à trancher le fil de la mythologie qui lui permettrait d’entrer dans la modernité »

L’entrée du calife Umar à Jérusalem en 638, gravure du XIXe siècle.

Entretien. Professeure de littérature à l’université de Tunis, Hela Ouardi livre bataille à l’ignorance. Selon elle, la majorité des musulmans méconnaissent le contexte dans lequel l’islam est né, ce qui les conduit à idéaliser la période du califat qui a suivi la mort de Mahomet… avec les dérives contemporaines que l’on connaît.

Son matériau d’étude : la tradition musulmane, toute la tradition – sunnite comme chiite –, rien que la tradition. Compilant, avec une patience presque monacale, les volumineux ouvrages médiévaux sur les origines de l’islam, la chercheuse s’attache à mettre en lumière les zones d’ombre de cette période, marquée en réalité par une violence décomplexée.

Malédiction, coups bas, crimes… Tous les ingrédients d’une tragédie shakespearienne sont réunis dans la saga en trois volumes des Califes maudits – le dernier, Meurtre à la mosquée, vient de paraître (Albin Michel, 366 pages, 20 euros). Une lecture aussi passionnante que porteuse de solutions pour « faire entrer l’islam dans la modernité », comme l’autrice l’appelle de ses vœux.

La tradition musulmane présente le règne des quatre califes qui ont succédé à Mahomet – surnommés les « bien guidés » – comme une période idyllique. Vous montrez au contraire que le califat est né dans les intrigues et la violence. Comment interpréter un tel décalage entre la réalité et l’imaginaire musulman ?

Hela Ouardi. Je n’ai pas consulté d’autres sources que celles de la tradition musulmane. Si elle fait l’apologie des quatre califes, elle donne aussi à voir de manière décomplexée une tout autre image, celle d’une institution politique née dans la rivalité et la violence. Ces califes tiennent leur légitimité de leur proximité avec le Prophète. Mais quand la première génération a disparu, il fallait que le califat survive comme une institution politique, une sorte de monarchie de droit divin, donc le présenter comme une période glorieuse à pérenniser. C’est alors que s’est produite la confiscation idéologique du passé.

Justement, quelles sources avez-vous utilisées, et de quand datent-elles ?

Ce serait prétentieux de dire « toutes ». J’ai eu recours aussi bien aux sources sunnites que chiites. Elles sont indiquées dans la bibliographie afin que le lecteur puisse vérifier les informations. Datant de deux siècles après la mort du Prophète, elles sont les témoignages les plus anciens et reposent sur des sources antérieures dont on a perdu la trace. Certes, elles ne sont pas fiables à 100 %. Il me reste, pour contourner cette difficulté, la méthode de la concordance. Lorsqu’elle est consignée dans plusieurs livres à un siècle de distance et par plusieurs auteurs, une information peut être considérée comme recevable.

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