Henri Troyat, la hantise du faux-semblant

Par

Publié aujourd’hui à 18h00, mis à jour à 18h00

On surnommait Henri Troyat (1911-2007) le « Marathonien de la plume ». Le romancier le plus lu des Français était capable de publier deux livres par an, un roman plus une biographie. L’ensemble de sa production totalisait des millions d’exemplaires vendus. Emigré russe arrivé à Paris à 8 ans – il s’appelait alors Lev Aslanovitch Tarassov –, il s’était précocement révélé comme un prodige des lettres, dans les années 1930. Lauréat du prix Goncourt à 27 ans, il était entré à l’Académie française dès 1959, à 48 ans. Sa carrière et sa vie se déployaient sans accrocs en une sorte de parcours idéal d’assimilation. Pourtant, à la fin des années 1990, au sommet d’une gloire dont lui-même n’ignorait pas la précarité, une sérieuse entaille, sous la forme d’une condamnation pour contrefaçon, allait troubler cette existence vouée au succès. Elle n’écorna pourtant pas la bruyante célébration de son centième livre, en l’an 2000.

Trop de similitudes fâcheuses

En 1998, Henri Troyat se retrouva donc au centre d’une affaire de plagiat menant à une suite judiciaire riche en rebondissements et en enseignements. A 86 ans, il publiait une vie de Juliette Drouet (Flammarion, 1997). C’était le fruit, affirmait-il, de deux années de travail sur les aventures de l’actrice et maîtresse de Victor Hugo. Le livre s’écoula à 30 000 exemplaires, score moyen pour cet habitué des gros tirages. Mais Gérard Pouchain, spécialiste de la vie littéraire au XIXe siècle, et Robert Sabourin, ancien administrateur du Musée Victor Hugo à Guernesey, eux-mêmes auteurs d’un Juliette Drouet ou « la dépaysée » (Fayard, 1992), se rebiffèrent à la lecture. Ces « chercheurs de l’ombre », comme les appelle Hélène Maurel-Indart dans Plagiats, les coulisses de l’écriture (La Différence, 2007), n’avaient-ils pas dépouillé, pour leur propre ouvrage, 17 000 lettres en dépôt à la Bibliothèque nationale, dont certaines inédites ? N’avaient-ils pas mis en fiches 70 000 journaux d’époque ? Certes, Henri Troyat les mentionne en note ainsi que dans la bibliographie. Mais le texte, le contenu, le plan de la Juliette Drouet portraiturée par Troyat révélaient trop de similitudes fâcheuses, et ce, jusqu’aux titres de chapitres : « Les tribulations de Juliette » est transposé en « Tribulations théâtrales et sentimentales » ; « Juliette, l’héroïque Juliette » devient « L’héroïque Juliette », etc.

Il vous reste 77.49% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.