« Henry Kravis et George Roberts ont construit un conglomérat financier alors qu’ils ont passé leur vie à démanteler ceux des autres »

Pertes & profits. Leur grand-père commun avait fui la Russie des tsars, établi une épicerie dans l’Indiana, avait été ruiné par la grande dépression de 1929 et s’était reconverti dans le pétrole en Oklahoma, avec une seule obsession, « sois ton propre chef ». Henry Kravis et George Roberts ont retenu la leçon au-delà de toute espérance. Fondateurs de KKR en 1976, avec le financier Jerome Kohlberg, ils ont inventé un métier, changé le capitalisme américain et construit l’un des plus gros conglomérats financiers du pays. Les deux cousins, 77 et 78 ans, ont annoncé leur départ à la retraite. Ils resteront coprésidents du conseil d’administration mais laisseront la gestion à leurs lieutenants, choisis depuis 2017, Joe Bae et Scott Nuttall.

Ces derniers se retrouvent à la tête d’une entreprise présente dans le capital-investissement, le métier d’origine, mais aussi les infrastructures, l’immobilier, l’assurance, la finance. Au total, 429 milliards de dollars d’actifs (soit 371 milliards d’euros) sous gestion représentant près de 800 000 employés. Toute cette puissance concentrée dans une entreprise de 1 200 personnes valant 50 milliards de dollars en Bourse.

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C’est la magie de l’effet de levier, inventé dans les années 1970 par Jerome Kohlberg, qui a quitté KKR en 1985. Il consiste à racheter une entreprise avec le maximum de dettes, les faire rembourser par les bénéfices de la société et revendre celle-ci plus tard avec une plus-value. Des pratiques risquées qui ont valu le qualificatif de « barbares » à nos deux ambitieux, du nom du formidable livre qui raconte l’histoire de leur assaut sur le conglomérat RJR Nabisco (Barbarians at the Gate, Bryan Burrough et John Helyar, Harper & Row, 1989).

Successeurs choisis longtemps à l’avance

Ironie de l’histoire, ils ont adopté pour leur propre entreprise le contraire de ce qu’ils préconisaient pour les autres et qui a fait leur fortune. Ils ont construit un véritable conglomérat financier alors qu’ils ont passé leur vie à démanteler ceux des autres. Eux qui changeaient comme de chemise les manageurs d’entreprises qu’ils revendaient quelques années après leur acquisition, ont construit patiemment leur propre société et ont choisi longtemps à l’avance des successeurs présents dans la maison depuis vingt ans.

Brutaux à l’extérieur, fidèles et prévenants à l’intérieur, ils ont introduit leur société à Wall Street après avoir converti le capitalisme américain à la valeur pour l’actionnaire et détesté une Bourse jugée trop laxiste vis-à-vis des patrons. Avec l’âge, les envahisseurs se sont embourgeoisés, comme leurs homologues de Blackstone, Apollo ou Carlyle. Il en va ainsi de tous les barbares.