Hervé Le Bras : « Les adeptes de la théorie du “grand remplacement” semblent suivre la trace des totalitarismes du XXe siècle »

Tribune. La théorie du « grand remplacement » ne passe pas pour totalitaire. Les totalitarismes font table rase du passé pour accélérer (terme employé par la philosophe Hannah Arendt) l’arrivée de l’homme nouveau, préfiguré par l’ouvrier dans le stalinisme et par l’Aryen dans le nazisme. Cet homme nouveau est l’aboutissement, le point de fuite, vers lequel leur politique doit se diriger quel qu’en soit le prix. Au contraire, le « grand remplacement » fixe pour horizon le risque de destruction de la nation qu’il faut enrayer afin de protéger les Français de « souche », et leur passé souvent idéalisé. Opposition donc : futur positif et passé négatif dans le premier cas, futur négatif et passé positif dans le second.

Le totalitarisme veut aboutir par tous les moyens à une société réduite soit à une seule classe dans le stalinisme, soit à une seule race dans le nazisme. Les adeptes du « grand remplacement » veulent tout tenter pour éviter le tableau sinistre qu’ils dressent de la situation de la France vers 2050-2060 – où une population d’origine différente et de religion musulmane dominerait la population d’origine française et chrétienne –, ainsi que la guerre civile qui s’ensuivrait, avec, au final, l’instauration d’un émirat islamiste. Ils demandent que tout soit entrepris pour maintenir la population autochtone, voire l’isoler.

Trois caractéristiques essentielles

Dans un cas comme dans l’autre, le ressort de l’action, donc la politique, poursuit le même but : l’homogénéité de la société. Cela se manifeste dans trois caractéristiques essentielles du « grand remplacement » :

Peu importe que le futur soit fantasmé, qu’il ne repose sur aucune donnée sérieuse, voire sur des chiffres faux. Le « grand remplacement » est un acte de foi sans rapport avec les observations empiriques, tout comme la société sans classe pour les staliniens ou la société aryenne pour les nazis. Les arguments factuels n’ont donc pas prise sur lui. Après avoir brandi sa menace, ses partisans, pour l’appuyer, avancent d’énormes différences de fécondité entre les immigrés et les non-immigrés et des nombres croissants et déjà colossaux d’arrivées d’étrangers, année après année. Or, au contraire, ce sont les différences de fécondité et les soldes de population étrangère et française correctement observés qui devraient permettre d’établir par projection si oui ou non il y aurait un remplacement. La logique de la démonstration est donc inversée par ceux qui croient au « grand remplacement ».

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Autre caractère, le déni de la mixité des origines, une donnée pourtant aussi vieille que notre espèce puisqu’on trouve dans notre ADN des traces d’ADN de l’homme de Néandertal et de celui de Denisova. En refusant d’envisager la mixité, les tenants du « grand remplacement » sont obligés de ranger les descendants d’union mixte soit dans la population d’origine, soit dans la population censée la remplacer. Ils considèrent en général que toute personne ayant un ascendant étranger à plusieurs générations de distance fait partie de la population envahisseuse. Par exemple, seuls ceux qui n’ont aucun grand-parent immigré sont considérés comme appartenant à la population d’origine. On peut calculer par projection que, même avec cette définition extrême, la population remplaçante ne serait pas majoritaire avant 2150 ou 2200.

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