« Histoire de Lisey », sur Apple TV+ : Pablo Larrain navigue entre les mondes et les genres

Lisey (Julianne Moore) et Scott (Clive Owen) dans « Histoire de Lisey », de Stephen King.

APPLE TV+ – A LA DEMANDE – MINISÉRIE

Comme un écho aux bouleversements du monde et à cette impression plus ou moins rationnelle que rien ne sera plus jamais comme avant, les séries ont depuis quelques mois tendance à porter le deuil. Au concours du plus beau mausolée, les propositions vont actuellement du plus dépouillé (Mare of Easttown) au plus complexe (WandaVision).

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Histoire de Lisey penche pour sa part du côté du spectaculaire, pour une variation qui développe un rapport essentiellement esthétique à son sujet. Produite par J. J. Abrams, cette énième adaptation de Stephen King pour le petit écran affiche des ambitions cinématographiques : casting hollywoodien, équipe artistique et technique premium.

Les cadrages du Chilien Pablo Larrain, les clairs-obscurs signés Darius Khondji ne sont pas les moindres atouts de cette minisérie dont l’intrigue oscille entre deux mondes, et plus encore de genres différents. Les couches sont ici d’épaisseur inégale, et toutes n’ont pas la même saveur. L’objet a en tout cas l’intérêt d’avoir été scénarisé par l’écrivain du Maine, qui avait plusieurs fois exprimé le souhait, depuis sa parution en 2006, de voir ce roman au matériau très visuel transposé à l’écran.

Deuil impossible

Veuve légèrement sur le fil du rasoir d’un écrivain (Clive Owen) dont la popularité confine au sectarisme, Lisey (Julianne Moore) traîne sa solitude d’une pièce à l’autre de sa maison, sans se résoudre à confier les archives de son mari aux instances universitaires locales. L’on ne saura quasiment rien de ce que Scott Landon a écrit, ni de ce qu’il a laissé avant de mourir, deux ans plus tôt, dans des circonstances énigmatiques.

Lisey reste tout au long de la série un personnage uniquement défini par son rapport aux autres et surtout à son mari

Cet angle mort est un des plus étonnants de cette série qui, par ailleurs, multiplie les signes et les effets de sens. Comme ces indices que Lisey trouve éparpillés dans la maison, pièces d’un jeu de piste dessiné par Scott et dont Lisey pense qu’il n’a d’autre finalité que de lui apprendre « à vivre seule ». Ou comme les crises de catatonie et les séances d’automutilation d’Amanda (Joan Allen), la sœur aînée de Lisey, qui lui rappellent la propre maladie mentale de Scott, sujet aux mêmes maux. Ou encore ce lecteur fanatique qui menace Lisey si elle ne publie pas les inédits de Scott. Il y a décidément beaucoup de monde au cimetière.

Clé de ce deuil impossible, la cartographie du couple Landon fait l’objet de multiples allers et retours dans le temps. Les séquences mettant en scène, avec une brutalité sidérante, l’enfance misérable de Scott et de son frère aîné, sadisés par un père psychotique, ne sont pas les plus originales mais cognent là où ça fait mal. Il est toutefois étrange qu’aussi peu de place soit accordée à la propre « histoire de Lisey », qui reste tout au long de la série un personnage uniquement défini par son rapport aux autres et surtout à son mari. D’une certaine façon, Histoire de Lisey nous parle également d’emprise.

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