Honneurs aux plagiaires

Par Hélène Maurel

Publié aujourd’hui à 18h00

D’Esope à La Fontaine, en passant par Horace, le geai paré des plumes du paon subissait l’opprobre et s’en trouvait « bafoué, berné, sifflé, moqué, joué », comme dit le fabuliste. Aujourd’hui, cette morale ne vaut plus : les plagiaires démasqués, déplumés, se parent glorieusement des « dépouilles d’autrui », et les rois nus se portent bien. Ainsi, sur la scène de l’art contemporain, les œuvres copiées rapportent et, comble de l’imposture, les œuvres invisibles sont même bien cotées, tel ce Io sono dont l’existence est attestée par son seul titre et un tracé rectangulaire sur le sol : de l’aveu de son auteur, le sculpteur italien Salvatore Garau, la revendication du vide est parfaite métaphore de notre époque. Signe des temps encore : un autre artiste, l’Américain Tom Miller, l’accuse d’avoir plagié sa propre sculpture intitulée Nothing et tout aussi invisible. Le siècle tourne à vide.

L’ère de la vanité néantise l’héritage de ceux qui ont fait le terreau du présent. On invisibilise le présent par déni – ou ignorance – du passé et, moins subtilement encore, par un même procédé d’oblitération de l’histoire, on surexpose le passé par appropriation de l’œuvre d’autrui. En dépit de la loi sur le droit d’auteur, l’accès aux documents et leur reproductibilité sont tellement facilités par la numérisation et la diffusion sur Internet que certains considèrent le vivier infini de la connaissance comme une zone de non-droit. Pourtant, l’auteur peut, en toute légitimité, attendre de son travail de création protection et rémunération. La limite est certes subjective entre création et recréation, écriture et réécriture, emprunt créatif et emprunt servile. La tradition de l’imitation et le concept d’intertextualité servent ainsi de prétexte à des plagiats sans scrupule, simples démarquages ou maquillages d’œuvres antérieures.

Adeptes de la répétition figée du passé

L’art de la copie, l’esthétique du collage et la technique du remploi ont fait long feu : les artistes comme les écrivains possédaient leurs Anciens et travaillaient leur modèle pour le dépasser, le sublimer. Max Ernst en savait les arcanes : « Si ce sont les plumes qui font le plumage, ce n’est pas la colle qui fait le collage. » Même Marcel Duchamp, qui a tant fait grimacer les adeptes de l’originalité en art, ne signait pas l’œuvre d’un tiers reproduite à l’identique : Fontaine (1917) reprenait un objet existant pour le détourner de l’usage quotidien dans une vision désacralisée de l’art. Avec son urinoir renversé, l’artiste prenait, sans la nier, l’histoire de l’art à rebours et il signait R. Mutt, « crétin », en américain.

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