« Hors gel », d’Emmanuelle Salasc : méfiez-vous de l’eau qui dort

Montagnes et glaciers.

« Hors gel », d’Emmanuelle Salasc, P.O.L, 416 p., 21 €, numérique 15 €.

Vu du village, ça fait comme une tache blanche qui descend en coulée, à flanc de roche, vers la vallée. Autour, la montagne est noire, désolée, tuilée de schistes. A plus de 3 000 mètres d’altitude, le glacier domine. Ce n’est que bien plus bas que se dessine la lisière verte des conifères. Et bien plus bas encore que les sapins, les mélèzes cèdent le terrain aux feuillus et qu’apparaissent les premières prairies d’alpages.

Dans cette mi-hauteur, là où ne se maintiennent que quelques cabanes de bergers, se trouve la grange où vit Lucie. Le bâtiment, construit par un de ses lointains ancêtres, a été épargné par la catastrophe qui a meurtri le pays à la fin du XIXe siècle. Le front du glacier s’était alors rompu sous la pression d’une gigantesque poche d’eau, un lac en fait, prisonnier sous la glace. Le flot, devenu une lave de boue épaisse charriant des rochers, des arbres, avait emporté tout sur son passage, les maisons, les bêtes et les hommes.

Hors gel, d’Emmanuelle Salasc, que les lecteurs connaissent sous son nom précédent d’Emmanuelle Pagano, est un roman qui entremêle les peurs, celles qu’on croit avoir apprivoisées, les peurs diffuses, les peurs nourries par l’angoisse, celles qui ne cessent de jeter de petites vrilles aiguës dans les replis du cœur, celles contre lesquelles on ne peut lutter.

Un oppressant air du temps

Lucie a grandi dans l’inquiétude, dans la menace. Elle a maintenant 50 ans. Il y a depuis toujours ce lourd glacier hostile au-dessus de son monde, depuis toujours aussi, présent dans son monde, le souvenir de l’imprévisible et débordante folie de sa sœur jumelle, Clémence. Ajouter à cela un oppressant air du temps. Car Hors gel s’inscrit dans la dystopie d’un futur proche, autoritaire, lugubre. Nous sommes en 2056 et les désastres climatiques, les crises énergétiques, alimentaires, les ravages dans la biodiversité, ont amené au pouvoir les tenants d’une écologie radicale. Une stricte morale environnementale, vouée au réensauvagement de la nature et fondée sur le contrôle et l’interdit, règne.

Trente ans après avoir totalement disparu, Clémence revient, clandestine, auprès de Lucie. Elle avait été une gamine étrange, insatiable, une adolescente révoltée, fugueuse, délinquante, droguée, s’offrant à tous les hommes. « Insupportable, inéducable, incasable, invivable, incurable. » Désespoir de ses parents. Le père est mort, la mère, qui perd la tête, l’a de toute façon oubliée. Aujourd’hui elle se dit en danger, poursuivie. Se pourrait-il qu’à son tour elle ait peur ? Difficile de croire que c’est vraiment pour cela qu’elle a réapparu. Dehors, on se prépare au pire. Les sirènes d’alerte retentissent. Le glacier à nouveau risque de cracher son eau.

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