Hors-série « Le Monde » : la société du travail ou le spectre de l’ubérisation

Hors-série. Pour paraphraser les célèbres phrases de Marx et Engels, on pourrait écrire qu’« un spectre hante le monde, le spectre de l’ubérisation ». Ou encore : « Ubérisés de tous les pays, unissez-vous ! » Parmi les mots qui sont apparus dans le monde du travail au cours des dix dernières années, « ubérisation » est certainement le plus courant, accompagné de son adjectif, « ubérisé », qui désigne les victimes de cette nouvelle révolution du travail. Nous serions dans un continuum : esclavage, servage, industrialisation, taylorisation et, enfin, ubérisation.

Comment Uber, une entreprise créée en 2009, a-t-il pu se développer aussi vite, mettant en émoi les gouvernements et les juristes dans les pays où il s’est installé ? Apparemment, les Français seraient responsables, puisque les deux créateurs de l’entreprise américaine ont eu l’idée de fonder leur société après ne pas avoir trouvé de taxi à Paris. Uber, qui continue à perdre de l’argent, a réussi en un temps record à bouleverser la planète travail, au point que l’« ubérisation », qui désigne la perspective de la généralisation de leur modèle économique, apparaît comme l’horizon annoncé de la précarisation des droits des travailleurs. Avec l’amplification du télétravail depuis la pandémie de Covid-19 et la mise en cause des statuts et des protections, un vent mauvais souffle sur la tête des salariés et provoque un phénomène qui ressemble à l’éco-anxiété.

Lire l’entretien : « Les travailleurs ubérisés sont les prolétaires du XXIe siècle »

L’histoire du travail moderne, avec l’apparition du salariat, de l’usine puis du bureau, du XIXe siècle à nos jours, est marquée par l’association ou l’opposition capital-travail à travers de multiples conflits. Les marxistes et les libéraux communiaient dans le même rêve : pour les premiers, un progrès continu devait aboutir à la répartition de richesses de manière égalitaire à hauteur des besoins de chacun, et, pour les seconds, l’enrichissement des meilleurs devait mathématiquement profiter au plus grand nombre par la magie du ruissellement.

Cercle vertueux du progrès enrayé

Malheureusement, ce cercle vertueux du progrès semble s’être enrayé. Les débats sur ce point sont récurrents en France : les uns estiment que notre système social à base de protection et de code du travail entrave la liberté d’entreprendre, les autres considèrent qu’une lente érosion des droits des salariés détruit notre modèle hérité de deux siècles de combats. Mais regardons un peu au-delà de nos frontières. Et là, les chiffres font frémir : dans le monde, 60 % des travailleurs sont employés sans aucun droit dans le secteur informel, un enfant sur dix est au travail, chaque année 2 400 000 femmes ou hommes meurent d’accidents ou de maladies professionnels.

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