« Il est à la fois Simenon et Duras. On le lit dans le métro, on le lit à la fac » : une rentrée littéraire sous influence modianesque

Le passage des Eaux (16e arrondissement), l’un des lieux du Paris de Patrick Modiano.
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L’ombre de sa longue silhouette s’étire au-dessus de la rentrée littéraire. Patrick Modiano fait une apparition dans Au printemps des monstres, de Philippe Jaenada (Mialet-Barrault), au fil d’une enquête où l’on croise son père. On le retrouve dans les premières pages d’Oublie-moi cinq minutes !, de Myriam Anissimov (Seuil), et en protagoniste de Passage de l’Union, de Christophe Jamin (Grasset). Villa Wexler, de Jean-François Dupont (Asphalte), fait signe, dès son titre, à l’auteur de Villa triste (Gallimard, comme tous ses livres, 1975)… S’il semble doué d’ubiquité au moment où il publie également Chevreuse, l’écrivain, révélé à 23 ans par La Place de l’étoile (1968), n’a pas attendu le prix Nobel, reçu en 2014, pour imprimer une marque profonde sur la littérature française – dont atteste sa transformation en personnage de roman. Mais son empreinte sur ses contemporains est bien plus essentielle. Elle irrigue de longue date bien des œuvres de ses confrères, de tous âges, comme en témoignent plusieurs auteurs de la rentrée que nous avons interrogés.

Cette influence « décisive », Bruno Blanckeman, professeur de littérature des XXe et XXIe siècles à la Sorbonne-Nouvelle-Paris-III, l’explique ainsi au « Monde des livres » : « L’œuvre de Modiano efface la ligne de démarcation entre écrivain novateur et écrivain conservateur, écrivain grand public et écrivain élitaire, etc. Il est à la fois Simenon et Duras. On le lit dans le métro, on le lit à la fac. » Pour beaucoup, il est, comme le dit Jakuta Alikavazovic, un « écrivain du foyer », dont les livres trônaient dans la bibliothèque parentale.

Emmanuelle Lambert fait remonter son imprégnation à la lecture de Catherine Certitude (1988), livre pour la jeunesse illustré par Sempé, avec « son héroïne myope qui retire ses lunettes et voit ainsi le monde de manière floue » : « Je faisais la même chose enfant – et aujourd’hui encore. Et je me rends compte que si Modiano m’a influencée, c’est une affaire de focale, de regard, une vision spiralaire de la mémoire et des lieux : rien n’est sûr, rien n’est en ligne droite. » Ce sont des amis qui ont fait remarquer à l’autrice du Garçon de mon père (Stock) une certaine parenté entre son travail et celui de Modiano.

Respecter les silences

Si nombre de commentaires n’avaient pas attiré son attention sur le sujet, Christophe Boltanski n’aurait peut-être pas non plus remarqué ce que ses livres doivent à l’auteur de Dora Bruder (1997). Il rapproche l’œuvre de ce dernier, hantée par la guerre et les traces, de celle bâtie par son oncle, dont il fut proche, le plasticien Christian Boltanski (1944-2021). L’écrivain, qui publie en cette rentrée Les Vies de Jacob (Stock), note que, dans le sillage de Modiano, il a écrit des « enquêtes lacunaires, des histoires trouées qui respectent les silences, ne tentent pas de combler les blancs ». Très marqué par l’idée modianesque selon laquelle « un secret est enfoui en chacun et chaque personne qui meurt devient une énigme sans réponse », il souligne l’écho qu’a trouvé en lui la première phrase de Rue des boutiques obscures (1978) : « Je ne suis rien » – et la lie à ce qu’il a voulu faire dans Les Vies de Jacob en s’intéressant à un inconnu, à partir de photos trouvées aux puces.

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