« Ils veulent nous parler à travers mon père » : sauver la musique concentrationnaire, la mission du fils d’Aleksander Kulisiewicz

Par

Publié aujourd’hui à 11h00, mis à jour à 11h09

Lorsqu’il regagne son cottage, dans un vallon du Jura cracovien, Krzysztof Kulisiewicz aime se reposer sur le canapé en écoutant du jazz ou en se plongeant dans un livre d’histoire. Duffy, son petit chien, se recroqueville sur ses genoux. Alors, Krzysztof oublie le tumulte du centre-ville de Cracovie, ses soucis d’argent, sa santé fragile. Une autre présence le hante, pourtant. Où qu’il pose le regard, dans ce chalet de bois brut, le souvenir de son père, Aleksander, « Alex » pour ses amis, se rappelle à lui : sa machine à écrire Erika noire trône sur la commode ; son magnéto est posé sur une étagère ; les portraits de famille, peints dans les années 1960, ornent le mur du salon ; dans les bibliothèques, des disques vinyles et des dossiers évoquent la folle mission de celui que l’on surnommait le Barde de Sachsenhausen.

Ce père au destin d’exception interpréta et figea dans sa mémoire les chansons-testaments de ses codétenus du camp de concentration de Sachsenhausen, avant de vouer le reste de son existence à la recherche de la musique composée dans les autres camps de la seconde guerre mondiale. Cet ancien chanteur de cabaret accumula ainsi plus de 600 chansons, la plupart enregistrées lors d’entretiens avec des survivants, au long de 52 kilomètres de bandes sonores.

Krzysztof Kulisiewicz pose dans son salon muni des partitions écrites par son père. Au dessus de lui, des tableaux peints par ce dernier également. Cracovie, le 9 juillet 2021. A droite , une des armoires d’Aleksander Kulisiewicz remplie de documents et de ses disques à Grębynice le 9 juillet 2021.

Kulisiewicz « fils » présente bien des similitudes avec son illustre père : un Polonais polyglotte au visage de clown triste, angoissé et drôle à la fois, bavard mais volontiers solitaire, vivant avec des musiques plein la tête… Krzysztof Kulisiewicz, 61 ans, dissipe tout malentendu : « Je n’ai pas le caractère fantastique de mon père. Je n’ai pas cette âme héroïque. » Professeur privé d’anglais et d’allemand durant l’année scolaire, il est réceptionniste, chaque été, dans un camp de vacances des collines de l’Eifel, dans l’ouest de l’Allemagne. Pourtant, tel un agent double, Krzysztof poursuit sans relâche la mission paternelle. Ou, plutôt, le sauvetage de son œuvre.

Que reste-t-il de ce travail d’enquête ? Et de cette voix protéiforme, capable de captiver son auditoire ? Pour trouver la réponse, il faut emprunter des chemins sinueux. Comme si le facétieux Alex, si habitué à jouer différents personnages, avait continué à brouiller les pistes après sa mort, en 1982. A se jouer de son monde et des nerfs du fiston… Par où commencer ? Par Krzysztof. Par Cracovie. C’était il y a bientôt quarante ans.

Un travail de titan

Il vous reste 76.48% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.