Immigration, écologie, politique : quand la mode s’empare de l’actualité

Fragilisée par la pandémie, la mode n’aspire qu’à sortir la tête de l’eau. La semaine de la mode masculine qui s’est tenue à Paris du 22 au 26 juin a été riche en collections acidulées, festives et sensuelles — comme une envie de se vider la tête après des mois compliqués. Ce qui n’a pas empêché trois labels inscrits au calendrier officiel de se démarquer en s’aventurant sur un terrain plus singulier. Celui d’une mode qui entre en résonance avec les polémiques sociétales qui émaillent l’actualité : l’immigration, la race, l’écologie.

Namacheko

Pour sa griffe Namacheko, Dilan Lurr évoque à sa façon le statut des immigrés. « Je suis parti de ma propre situation, de ce sentiment de déracinement qui m’habite, explique ce trentenaire d’origine kurde qui vit aujourd’hui à Anvers, après un passage par Lund, en Suède. J’ai travaillé des motifs géométriques sur des mailles en clin d’œil à cette obsession de la symétrie qu’ont les arts de l’islam, des boutons métalliques comme des pièces de monnaie traditionnelles, des pompons typiques sur des manteaux ou des jupes. »

Il y a ajouté deux références populaires qu’il malaxe à sa façon. Le Vilain Petit Canard, de Hans Christian Andersen, d’abord, auquel il s’identifie et qui l’a poussé à créer des silhouettes dissonantes. Et Star Wars, « qui repose sur une opposition systématique entre les uns et les autres, les gentils et les méchants, pas loin de ce qu’on entend parfois sur cette opposition entre locaux et immigrés ». On perçoit l’influence de la saga dans des touches futuristes, mailles ajourées, manteaux texturés et pantalons en peau d’anguille. « En Suède, le statut des immigrés n’est pas simple mais il y a davantage de tolérance qu’en France ou en Belgique, où je vois plus de divisions à ce sujet », observe Dilan Lurr.

Réinterpréter le look des banlieues chics

Basés à Berlin, Serhat Isik et Benjamin Huseby de GmbH l’annoncent tout de go : « Nous n’avons jamais eu peur d’être politiques. » Le duo underground qui monte — ils ont été nommés fin mai directeurs artistiques de la maison italienne Trussardi — a beaucoup travaillé jusqu’ici autour de leur héritage (l’un, né en Allemagne, a des origines turques ; l’autre, né en Norvège, vient d’une famille pakistanaise). « Cette saison, on a voulu décoloniser notre propre esprit, renverser le paradigme pour aborder la “blanchité”. On voulait comprendre : ceux qui ont la peau blanche savent-ils qu’ils sont blancs ? »

GmbH

Ils sont partis de stéréotypes « typiquement WASP : Lady Di, le look des banlieues chics, le club d’équitation » et les interprètent avec leur patte. Outre leur pantalon signature à double braguette, surgissent ainsi d’ironiques chemises de cow-boy et des bottes de cavalier, des cardigans jetés sur les épaules, des fourrures, des tops à épaules découvertes ou chemises nouées au-dessus du nombril. « Notre intention était de montrer que l’on peut traiter les sujets raciaux avec un peu d’humour », souligne le duo, qui ajoute à l’ensemble un tee-shirt « Free Palestine ».

Rémi Bats et Hugues Fauchard, les créateurs d’Uniforme, avaient déjà décidé de travailler sur la silhouette de l’aviateur lorsque, en avril, ils ont été froissés d’entendre Léonore Moncond’huy, la maire EELV de Poitiers, déclarer que « l’aérien ne doit plus faire partie des rêves d’enfants aujourd’hui ». La phrase – « une maladresse », a plus tard concédé l’édile – avait agité les débats des chaînes d’information en continu. « Que l’aérien pose des problèmes, c’est la vérité, et on est les premiers à militer pour une production raisonnable à taille humaine. Mais on a trouvé sordide cette idée de vouloir annihiler des rêves », relate le couple.

Uniforme

Leur vidéo, l’une des plus poétiques de la fashion week, met en scène, dans la campagne du Vexin, deux garçons qui essaient en vain de faire voler un avion de bois. « Ils n’y arriveront pas mais essaient : c’est ça qu’on trouve beau. » Les designers, qui fabriquent leurs pièces en France, les habillent en combinaisons zippées, foulards d’aviateur, costumes flottants en lin, parka blanche en coton, gilets ouverts dans le dos comme pour y fixer un parachute et ceintures de cuir militaires. Le col en relief des sweatshirts imite les traces des pneus d’un avion dans le sable. Les mailles bicolores (gris et bleu, ou bleu et orangé) en vanisage créent des pulls qui suggèrent les éclaircies qui traversent le ciel. Un sens du détail qui permet à leur travail de décoller loin, bien au-dessus des polémiques politiques.

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