Immigration et asile : refuser la rhétorique de la peur

Editorial du « Monde ». Depuis les années 1980, peu de campagnes électorales présidentielles françaises ont échappé aux controverses sur l’immigration. Après s’être polarisés sur le vote des étrangers et les lois sur la nationalité, ces débats se focalisent sur les questions identitaires, l’islam et le terrorisme. La débâcle américaine en Afghanistan et la demande d’asile qu’elle suscite propulsent une nouvelle fois les questions migratoires parmi les sujets incontournables de la présidentielle 2022.

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Ces débats sont inévitables : les identités individuelles ont pris le pas sur les appartenances sociales, la mondialisation a exacerbé le besoin de rattachement territorial et aucun responsable politique ne saurait esquiver les questions de souveraineté et de gestion des frontières. Mais la crainte de l’étranger, le fantasme de l’invasion constituent des carburants politiques redoutables, sans cesse utilisés dans le grand pays d’immigration qu’est la France depuis la fin du XIXe siècle.

Aussi les propos outranciers, déconnectés des réalités, tenus ces derniers jours par des responsables politiques de droite, peuvent inquiéter. Lorsque Xavier Bertrand annonce un « choc migratoire » en provenance d’Afghanistan et appelle à s’y « préparer sérieusement », il spécule sur la peur d’un flot de migrants qu’aucune réalité ne permet d’étayer pour l’heure. Lorsque Valérie Pécresse plaide pour « stopper l’immigration » et refuse l’« accueil inconditionnel de tous les Afghans en France », elle joue sur les mots pour flatter ceux qui croient possible de se barricader derrière des frontières étanches et oublient que le droit d’asile est inscrit dans notre Constitution.

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« Tout homme persécuté en raison de son action en faveur de la liberté a droit d’asile sur les territoires de la République », dispose notre Loi fondamentale. Cet asile constitutionnel institué en 1946 permet d’accorder la protection de la France à des demandeurs d’asile non présents sur le territoire français, comme c’est le cas des femmes, des enseignants, des artistes persécutés par les talibans. Emmanuel Macron, qui s’était attiré des critiques en semblant associer l’asile à des « flux migratoires irréguliers », a eu raison de rappeler qu’il s’agit là pour la France d’un « devoir ».

Harmonisation des critères d’admission

Mettre en œuvre concrètement cette promesse spécifique de la République, ainsi que le droit d’asile plus large qui protège « toute personne craignant avec raison d’être persécutée », notamment « du fait de ses opinions politiques », en vertu de la convention de Genève de 1951, suppose d’accepter la difficile distinction entre réfugiés et migrants économiques. Ce qui exclut l’ouverture pure et simple des frontières que défendent certains à gauche.

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Les questions d’immigration et d’asile, plutôt que de venimeuses et vaines joutes politiques, ont besoin d’avancées concrètes, principalement à l’échelon européen. L’impression d’une répétition des « crises migratoires » se nourrit de l’incapacité de l’UE à revoir les accords de Dublin, qui incitent les demandeurs d’asile à tenter leur chance dans plusieurs pays.

Alors que la refonte du « pacte sur la migration et l’asile » est en panne, bloquée par les pays de l’Est, la France, qui s’apprête à prendre la présidence de l’Union européenne, doit œuvrer pour une harmonisation des critères d’admission des demandeurs d’asile et un mécanisme de répartition, au moins avec ses voisins, à commencer par l’Allemagne. Le sentiment délétère d’impuissance sur la gestion des migrations qui domine dans l’opinion et sert les démagogues pourrait alors seulement commencer à reculer.

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Le Monde