Isabelle Creusot, figure du monde de l’édition en sciences humaines, est morte

Isabelle Creusot lors de la soirée 50 ans du « Monde des livres », à la Bibliothèque nationale, rue Richelieu, à Paris, en 2018.

Figure du monde de l’édition, sentinelle des sciences humaines, attachée de presse au Seuil pendant plus de trente ans, Isabelle Creusot est morte, lundi 9 août, à Paris, épuisée par la maladie. Elle avait 63 ans.

Née dans la même ville en 1958, elle manifeste très tôt son amour pour les livres et la danse classique. Après le bac, elle étudie le chinois et consacre un mémoire à Tao Hongjing (456-536), l’un des maîtres du taoïsme. Lors des étés 1982 et 1983, elle part en Chine avec le sinologue Roger Darrobers. A ses côtés, elle fait l’ascension du mont Shan, un haut lieu du taoïsme, alors difficile d’accès. Cette expérience n’a fait que conforter sa manière à la fois charnelle et ascétique d’envisager les formes de pensée. En effet, cela faisait déjà des années que sa présence physique était marquée par l’anorexie, indissociable chez elle d’un culte de l’effort et d’un désir d’excellence.

« Moine-soldat »

Cette impressionnante discipline, où se mêlent sans cesse générosité et ténacité, Isabelle Creusot la met bientôt au service des textes. Après des débuts chez Plon, elle entre au Seuil en 1990. Elle y défend les ouvrages de sciences humaines, à commencer par ceux qui peuplent les collections de la maison : « L’Ordre philosophique », fondée par Paul Ricœur et François Wahl, « Poétique », créée par Gérard Genette et Tzvetan Todorov, ou encore « La Couleur des idées », tout juste inaugurée par Jean-Luc Giribone, Jean-Claude Guillebaud et Jean-Pierre Dupuy, ces « trois mousquetaires » qui ont d’emblée reconnu en elle « leur d’Artagnan ».

Du reste, Isabelle Creusot a une conception offensive de son métier et aime se définir elle-même, en souriant, comme un « moine-soldat ». Le sociologue Pierre Bourdieu, dont elle fut proche, ne l’a-t-il pas désignée, un jour, comme son « chef d’état-major » ? Un lexique qu’on retrouvera plus tard dans la bouche de Jacques-Alain Miller, psychanalyste et éditeur des séminaires de Jacques Lacan, lors du combat contre le fameux « amendement Accoyer », visant à réglementer les psychothérapies, en 2004. Sans complaisance, porteuse d’une forte exigence, Isabelle Creusot est de ces patientes vigies qui espèrent ralentir les forces ennemies : opportunisme à courte vue, poujadisme rampant, cynisme marchand.

Au service de tous

Depuis son bureau où trônent un portrait de Bourdieu et un autre d’Audrey Hepburn (dont elle partage l’élégance et le chignon), elle élabore pour chaque livre ce qu’elle nomme son « plan de bataille ». En amont de la parution, et bien avant les jeux d’épreuves, elle fait circuler semi-clandestinement un chapitre auprès de telle ou telle plume alliée, sous forme de tapuscrits baroques (à spirale, forcément). En aval, elle prévoit de conduire l’auteur en lieu sûr, au sein de quelques espaces amis : la Villa Gillet (Lyon), Cité-Philo (Lille), le Collège des Bernardins ou encore le Théâtre de l’Odéon (Paris), où elle fait la rencontre d’un jeune homme prometteur qu’elle introduit au Seuil, et qui se fera connaître sous le nom d’Edouard Louis.

Il vous reste 28.63% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.