Jacob Desvarieux, guitariste du groupe antillais Kassav’, est mort

Jacob Desvarieux du groupe antillais Kassav’, lors d’un concert le 1er mai 2009 à Abidjan.

Le guitariste guadeloupéen Jacob Desvarieux, mort vendredi 30 juillet à Pointe-à-Pitre des suites du Covid-19, était l’un des fondateurs du groupe Kassav’, monument aux Antilles qui a connu un énorme succès dans les années 1980 en mélangeant des musiques locales pour créer un style, le zouk.

Agé de 65 ans, Jacob Desvarieux avait été hospitalisé le 12 juillet après avoir été contaminé par le coronavirus. De santé fragile depuis une greffe rénale, il avait été placé en coma artificiel, selon une récente déclaration de la production du groupe Kassav’, qui avait également annoncé l’annulation de tous les concerts prévus.

« Les Antilles, l’Afrique et la musique viennent de perdre l’un de ses plus grands ambassadeurs. Jacob, grâce à ton art, tu as rapproché les Antilles à l’Afrique. Dakar, où tu as vécu, te pleure. Adieu l’ami », a tweeté le chanteur sénégalais Youssou N’Dour, figure majeure de la world music.

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« Au départ, c’était un laboratoire : nous cherchions à trouver une bande-son qui fasse la synthèse de toutes les traditions et sons antérieurs, mais qui soit exportable partout », avait raconté le musicien au journal Libération en 2016.

Tubes festifs et dansants

Le cocktail donnera naissance à des tubes festifs et dansants chantés en créole, comme Zouk la sé sèl médikaman nou ni (1984, sur un album que Desvarieux cosigne avec un autre fondateur de Kassav’ mais qui ne sort pas sous le nom du groupe) ou Syé bwa (1987).

La création de Kassav’ en 1979 puis son essor la décennie suivante s’inscrivent dans deux tendances de ces années-là. D’une part, la montée du sentiment identitaire et des mouvements régionalistes à la fin des années 1970. En outre-mer, en Corse ou en Bretagne, cela amène nombre d’artistes locaux à se réapproprier leur culture et leur langue et à moderniser des musiques traditionnelles.

« A travers notre musique, nous interrogions nos origines. Qu’est-ce qu’on faisait là, nous qui étions noirs et parlions français ? », expliquait à Libé Desvarieux, la voix douce et voilée et les cheveux blanchis par les années. « Comme les Afro-Américains des Etats-Unis, nous cherchions des réponses pour reprendre le fil d’une histoire qui nous avait été confisquée », ajoutait-il.

D’autre part, Kassav’ explose en même temps que la world music, les musiques du monde : au milieu des années 1980, le public a soif de musiques lointaines et métissées. « Notre musique se devait d’être “antillaise”, c’est-à-dire reconnue par les Antillais, contrairement à ce qu’il se passait alors avec la world music : il s’agissait d’une musique anglo-saxonne avec un chanteur du tiers-monde, chantant parfois dans sa langue », nuançait toutefois Jacob Desvarieux.

Kassav’ (en référence à la cassave, une galette de manioc) est fondé en 1979 par les artistes guadeloupéens Pierre-Edouard Decimus (du groupe Les Vikings de la Guadeloupe) et Freddy Marshall. Ils recrutent d’autres musiciens, dont Desvarieux, né le 21 novembre 1955 à Paris et qui, comme guitariste, revendique des influences rock, de Chuck Berry à Jimi Hendrix.

La base du style du groupe est le gwoka, musique guadeloupéenne marquée par les tambours. Il y ajoute d’autres ingrédients venus de toutes les Caraïbes – compas haïtien, biguine… – et un emballage moderne, avec de la basse, des cuivres et des claviers.

Des millions d’albums vendus

Pionnier du zouk, Kassav’ propose une musique nouvelle qui fera danser la planète entière et vendre des millions d’albums. Le premier, Love and Ka dance, sort en 1979. Et 1980 marque la première apparition dans le groupe de celle qui en deviendra l’emblème : la chanteuse martiniquaise Jocelyne Béroard. Kassav’ atteint le pic de sa popularité à la fin des années 1980. Il signe un contrat avec la multinationale du disque CBS, sort l’album Vini Pou en 1987 (disque de platine) et reçoit une Victoire de la musique en 1988.

Encensé par le jazzman américain Miles Davis, le groupe enchaîne les concerts dans le monde entier. Et, parallèlement aux nombreux albums de Kassav’, ses membres sortent des disques solo. Jacob Desvarieux a ainsi travaillé sur des albums personnels et composé pour d’autres chanteurs.

Depuis, la mode du zouk est retombée, mais Kassav’ a continué d’attirer un public nombreux en concert. Monument aux Antilles et star en métropole, le groupe est également très connu en Afrique. Le clip de Syé Bwa a d’ailleurs été tourné à Kinshasa (République démocratique du Congo, qui s’appelait encore Zaïre).

« L’Afrique s’est ouverte à nous avant même la France », indiquait Jocelyne Béroard en 2019 au magazine Jeune Afrique. « Ils ne comprenaient pas le créole, mais ils répétaient plus ou moins phonétiquement, ou ils créaient leurs propres versions », souriait-elle. « “Zouk la sé sèl médikaman nou ni” [“Le zouk est le seul médicament que nous avons”] est, par exemple, devenu “Zouk la, j’ai mangé un demi-kilo de riz” ! »

« Les Français perdent aujourd’hui un artiste de talent, et une voix connue de tous », a réagi sur Twitter Sébastien Lecornu, le ministre des outre-mer, tandis que, sur les réseaux sociaux, les hommages d’anonymes et de proches du chanteur et musicien, très connu aux Antilles, affluaient.

« Ce soir, la Guadeloupe tout entière pleure l’un de ses plus grands ambassadeurs, dont l’immense talent, les valeurs, la bonté d’âme et l’amour viscéral de son pays le faisaient rayonner bien au-delà de la sphère artistique », a réagi le président du conseil départemental de Guadeloupe, Guy Losbar.

Le Monde avec AFP