Jakuta Alikavazovic, quelque chose à ajouter

Jakuta Alikavazovic, en octobre 2017.

Au-dessus du sweat-shirt et des baskets de son époque, elle a passé un intemporel imperméable beige. L’accessoire des privés. Celui, aussi, des blondes mystérieuses des films des années 1950. Les uns et les autres rôdent d’un livre de Jakuta Alikavazovic à l’autre. La brune écrivaine née en 1979, que l’on retrouve à une terrasse de café parisien, a le goût des énigmes et des personnages porteurs de secrets, comme en témoignent Histoires contre nature, Corps volatils, Le Londres-Louxor, La Blonde et le bunker, ainsi que L’Avancée de la nuit (L’Olivier, 2006, 2007, 2010, 2012, 2017).

Attention aux détails

On pourrait s’étonner de la voir se saisir, pour Comme un ciel en nous, non d’une créature imaginaire aux atours plus ou moins hitchcockiens, mais de son propre père. Il est au centre de ce texte à la délicatesse merveilleuse et à la fantaisie mélancolique, avec lequel l’autrice s’autorise une infidélité à l’égard de la fiction, pour raconter une nuit passée seule au Louvre – à l’invitation de la collection justement baptisée « Ma nuit au musée », des éditions Stock. Celle qui s’est d’abord essayée au « je » à travers ses chroniques mensuelles pour Libération, où se déploient son intelligence joueuse et son attention aux détails, y revient sur les heures passées là, enfant, avec son géniteur. Celui-ci la laissait parfois aux bons soins de la Vénus de Milo (le « Rosebud » de l’écrivaine, en quelque sorte), et, toujours, lui posait la même question aux allures de défi : « Et toi, comment t’y prendrais-tu pour voler La Joconde ? »

Il la laissait parfois aux bons soins de la « Vénus de Milo », et, toujours, lui posait la même question aux allures de défi : « Et toi, comment t’y prendrais-tu pour voler “La Joconde” ? »

Au fond, il se pourrait que cet homme infiniment aimé, né en 1951 au Monténégro (ex-Yougoslavie) et arrivé à Paris vingt ans plus tard, soit le personnage le plus jaloux de ses secrets auquel la romancière se soit frottée. « Moi qui ai toujours cherché des énigmes, des mystères à résoudre, dit-elle, voix grave et élocution claire, j’ai longtemps pris pour argent comptant ce que j’avais sous le nez, les trois phrases par lesquelles mon père expliquait son exil. » Selon cette légende qui avait « la grâce d’un conte », il était venu par amour pour la mère de Jakuta, parce qu’on trouvait à Paris les meilleurs steaks tartares du monde, et, nous y revoilà, « pour le Louvre ».

Ainsi, elle le comprend désormais et nous le dit, s’est-il taillé un habit « d’émigré esthétique », refusant de « se reconnaître dans l’émigration économique ou politique du début des années 1970 », échappant à « un récit sociologique peut-être perçu comme trop déterministe », et espérant offrir de la sorte à sa fille une forme de « facilité ». La future normalienne, agrégée d’anglais, traductrice et écrivaine (distinguée par le Goncourt du premier roman), eut tout de même droit, sur le chemin, à son lot de préjugés, tels ceux d’une institutrice selon laquelle une petite fille grandissant dans un foyer dont la langue était le serbo-croate ne parlerait « jamais » le français. « J’ai pris conscience, souligne-t-elle, qu’il n’avait même pas dix ans de pratique du français de plus que moi. Cela éclaire beaucoup de nos rapports et de notre complicité. »

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