« Je me sens stupide et contagieux » : comment le clip de « Smells Like Teen Spirit » a lancé la fusée Nirvana

Vidéoclip de « Smells Like Teen Spirit », de Nirvana, réalisé par Samuel Bayer en août 1991.

Rédactrice du fanzine Hyacinth, Isabelle Vatan était à la Maison des jeunes et de la culture (MJC) d’Issy-les-Moulineaux (Hauts-de-Seine), le 1er décembre 1989, pour la première date française de Nirvana. Le 15 août 1991, en stage à San Francisco, elle en profite pour revoir le groupe au Roxy, club rock sur le Sunset Strip de Los Angeles.

« Kurt Cobain a demandé des volontaires pendant le concert pour le tournage d’une vidéo », témoigne-t-elle. Avec deux copines, elle dépose son nom sur une liste et se retrouve le surlendemain dans un entrepôt transformé en salle de sports. Sous un panneau de basket, Cobain, Krist Novoselic et Dave Grohl vont jouer Smells Like Teen Spirit ad libitum. Devant eux, trois pom-pom girls dont les robes noires sont frappées du A rouge sang de l’anarchie. Des figurants, qui ont patienté durant huit heures, pogoteront dans un chaos final auquel le chanteur participe en fracassant sa guitare. « C’est un clip sans effet, monté comme une transe, relève Isabelle Vatan. Et c’est devenu incontrôlable quand MTV l’a diffusé en boucle. »

« Kurt souhaitait un succès que l’adolescent qui demeurait en lui pouvait accepter », raconte Danny Goldberg, manageur de Nirvana

Créée en 1981, la chaîne Music Television (MTV) a inauguré l’ère de la vidéo comme étape obligée pour un succès d’ampleur. On doit à Amy Finnerty, une sans-grade de 22 ans, d’avoir convaincu ses supérieurs d’augmenter le taux de rotation de Smells Like Teen Spirit en octobre 1991. Le single est depuis la fin de l’été le favori des college radios et se propage. « J’étais en tournée sur les routes américaines avec les Thugs, se souvient le manageur du groupe angevin, Christophe Davy. D’un coup, on s’est mis à entendre Smells Like Teen Spirit dans la programmation très oldies but goldies des radios commerciales. »

« Kurt souhaitait un succès que l’adolescent qui demeurait en lui pouvait accepter », écrit Danny Goldberg, alors manageur de Nirvana, dans Kurt (Kero, 2019). En mettant toutes les chances de son côté : un riff construit sur une succession classique de quatre accords immuables ; une entrée de batterie dévastatrice ; une dynamique empruntée aux Bostoniens Pixies, alternant couplets calmes avec accroche de guitare sur deux notes et refrain hurlé dans la saturation. Simple et grandiose.

Le texte, absurde d’apparence – « Un mulâtre, un albinos, un moustique, ma libido » – renferme des sentences sur l’état d’esprit de la jeunesse américaine sous la présidence de George Bush père : « C’est marrant de perdre et de faire semblant », « Je me sens stupide et contagieux » et « Je suis pire dans ce que je fais de mieux ». Le dernier mot de l’ultime couplet est un teaser de l’album à venir : Nevermind (« ça ne fait rien »), allusion au Never Mind The Bollocks (1977) des Sex Pistols.

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