Jean-Marc Moriceau, Fénelon : la chronique « poches » de François Angelier

« La Bête du Gévaudan. Mythe et réalités », de Jean-Marc Moriceau, Texto, 480 p., 11,50 €.

« Lettre à Louis XIV », de Fénelon, Omnia poche, 146 p., 10 €.

D’un été l’autre, entre 1764 et 1767, alors que s’achève la guerre de sept ans (1756-1763), que Louis XV ferraille contre les parlements et ribote parmi les tendrons du Parc-aux-cerfs, la terre du Gévaudan (l’actuelle Lozère), véritable « Far West français », capte subitement toutes les attentions. Ce « pays perdu », où subsiste dans les affres une fort pauvre paysannerie, devient la chasse d’une « Bête » à qui son atroce fringale de « drôles » et de bergerettes, sa mobilité, sa ruse et jusqu’à son aspect quasi chimérique confèrent d’emblée une stature mythique. Rien de nouveau, pourtant : le coin grouille de loups. En 1773, « la bête de la Xaintrie » a fait vingt victimes ; les années 1761-1762, ce sont 80 loups dont on a eu la peau. Mais là, on monte en gamme : « La Bête qui a mangé le monde », ce carnassier d’Apocalypse, devient une star médiatique et un mythe folklorique dont s’empare l’imagerie populaire, s’émeut la cour et s’emballent les gazettes.

Appâtés par une prime grandiose (9 000 livres), tous les « chasse loups » déferlent sur la zone. En novembre 1767, missionnés par la Couronne, ce sont les dragons du capitaine Duhamel ; en février 1765, les d’Enneval, louvetiers normands. Battues, pièges, affûts : rien n’y fait. L’an de grâce 1764, sans compter les victimes de morsures, griffures, mutilations et visions d’effroi, pas moins de 17 fillettes sont happées par « la Bête ». Les victimes seront 42 en 1765, avant que, le 20 septembre, tirée à Chazes par Antoine, porte-arquebuse du roi, une balle tue net une « Bête » incomparable dont le corps naturalisé fait frissonner la cour. Pour Versailles, morte la « Bête », close est l’affaire. Mais cousue n’est pas la gueule du monstre qui, dans un Gévaudan rendu à l’oubli, persiste en ses ravages. Le 19 juin 1767, c’est au chasseur Jean Chastel de détruire un grand loup « aux yeux couleur rouge cinabre », sa louve le suit le 26. Fin d’une époque. Jamais les loups, car le Gévaudan fut la victime de plusieurs spécimens, certains déviant, ne séviront à ce point.

Cette histoire, ce massacre de 81 jeunes victimes (pour l’essentiel des fillettes, gardiennes de troupeau), l’historien (et maître-lupinologue) Jean-Marc Moriceau nous en narre, au plus près des archives, les méfaits. Le vertige du livre tient avant tout à la reproduction hypnotique d’une même scène (troupeau paissant, fillette qui le garde, assaut, rapt et dévoration) et à la mise en place d’un puissant mythe collectif engendré par « la Bête », maintes décennies avant Le Chien des Baskerville (1901) ou Les Dents de la mer (1975), mythe que l’ouverture, en 1985, du parc animalier Les Loups du Gévaudan, rénové et agrandi en 2020, a rendu au présent du tourisme et au débat public.

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