Jean-Noël Orengo, Joseph Conrad : la chronique « poches » de François Angelier

« Les Jungles rouges », de Jean-Noël Orengo, Livre de poche, 250 p., 7,40 €.

« La Folie Almayer » (Almayer’s Folly. A Story of an Eastern River), de Joseph Conrad, traduit de l’anglais par Odette Lamolle, préface d’Olivier Rolin, Autrement, « Les grands romans », 346 p., 12 €.

Pour progresser sans crainte, arme à la hanche ou Minolta au poing, dans la touffeur labyrinthique de la jungle khmère, évoluer sans s’égarer au cœur du Paris grouillant d’après-guerre, là où fermentent, entre boîte à jazz et piaules sordides, les colères asiatiques anticoloniales, pour assister aux paniques de la prise de Phnom Penh en 1975 ou s’immerger dans le dédale frénétique et high-tech du Bangkok contemporain, le romancier Jean-Noël Orengo a choisi un fil rouge, très rouge, rouge sang ou rouge baiser, rouge khmer ou rouge néon. Celui de la vie, longue et chahutée, du khmer Xa ­Prasith. Un destin qui prend en enfilade, entre 1924 et 2016, tous les séismes culturels de l’Asie contemporaine. Fils de celui qui fut, dans les années 1920, l’indispensable boy d’un couple Malraux tanguant frénétiquement entre négoce clandestin d’œuvres d’art et militantisme procommuniste, on le retrouve parisien, organisant, au sein des mouvements étudiants (et au côté du futur Pol Pot) l’agitation révolutionnaire. Un militantisme fougueux qui prendra, à l’heure de l’instauration du Kampuchéa démocratique, l’allure d’un sacerdoce infernal.

Mais avec cet enfer bureaucratique et ­génocidaire, Xa Prosith finira par rompre, sauvant également la vie de sa toute petite fille qu’il confie à un couple d’expatriés français sur la voie du retour. Un homme, une vie tout en chausse-trappes et faux-semblants, dont la fin du roman ne fait qu’épaissir le mystère. Pour capter la ­démence de cette saga, l’écrivain déploie les rutilances enfiévrées et le lyrisme proliférant d’une écriture qui tente d’épouser au mieux ce monde d’« êtres fondus dans le limon des deltas et l’humus des jungles ­folles ». Superbe.

De cette énorme dramaturgie historique, La Folie Almayer (1895), premier roman de Joseph Conrad (largement inspiré et démarqué de lieux et de figures authentiques, d’expériences vécues), troisième volet de sa « trilogie malaise », nous livre les signes avant-coureurs, les prodromes fin-de-siècle. Cap au sud, direction Bornéo. Edifiée au bord de la rivière Pentaï, sa demeure, sa « folie », dit au mieux les rêves de Kaspar Almayer. Un négociant hollandais marié à une Malaise aux ardeurs fantasques, fille de l’anglais Lingard, trafiquant mythique et « roi de la mer », et père de Nina, métisse dont la beauté soufflante séduit dans l’instant Dain Maroola, fils, lui, d’un rajah insulaire. Un amour fou qui éloignera à jamais Nina d’un père inconsolable dont les rêves ­mythiques d’enrichissement, or et diamants, partent également par le fond. ­Almayer finira, veillé par un petit singe, proie d’une solitude que seule la mort apaisera : « Son âme délivrée des fantasmes de sa folie humaine était en présence de la sagesse infinie. » Un roman inaugural qui montre bien à quel point, défraîchi, le mythe de la fortune coloniale, à l’image d’un vieil uniforme de parade, commence à craquer aux coutures. Conrad impose génialement un monde qu’il fait entrer dans la légende et qui prendra, avec Au cœur des ténèbres (1899), une dimension fabuleuse : le mondede l’aventurier assumant son rêve de grandeur et de résurrection jusqu’au cœur d’une folie et d’un désespoir auxquels assistent, goguenards ou complices, potentats locaux ou colonisateurs sanglés dans leurs fonctions mais toujours à l’affût d’une opération juteuse. La version exotique et coloniale du désenchantement du monde.

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