Jean-Numa Ducange, historien et Stéphanie Roza, philosophe : « Il y a vraiment une visée universelle des socialismes »

Jean Jaurès, lors de la manifestation contre la loi qui porte de deux à trois ans le service militaire obligatoire, au Pré-Saint-Gervais, près de Paris, le 25 mai 1913.

« Histoire globale des socialismes. XIXe-XXIe siècle », sous la direction de Jean-Numa Ducange, Razmig Keucheyan et Stéphanie Roza, PUF, 1 152 p., 30 €, numérique 26 €.

Elans révolutionnaires et réformisme gestionnaire, théorie marxiste et pensée anarchiste : sous toutes ses formes, dans toutes ses contradictions, le socialisme, et sa promesse d’émancipation des travailleurs, a figuré au cœur des expériences politiques depuis le XIXe siècle. L’historien Jean-Numa Ducange, professeur à l’université de Rouen, codirecteur de la revue Actuel Marx, et Stéphanie Roza, professeure de philosophie politique à l’ENS de Lyon, qui a récemment signé La Gauche contre les Lumières (Fayard, 2020), ont dirigé – avec le sociologue Razmig Keucheyan – l’ample volume collectif Histoire globale des socialismes, qui en restitue toutes les facettes.

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Que signifie écrire l’histoire des socialismes à un moment qui voit plutôt le reflux historique des partis et mouvements qui s’en réclament ?

Jean-Numa Ducange : L’idée du livre a germé à l’occasion du bicentenaire de la naissance de Marx, courant 2018. Nous nous sommes rendu compte qu’il y avait un regain d’intérêt dans différentes disciplines de sciences humaines et sociales pour sa pensée et plus largement pour le socialisme. Mais cela intervient dans une situation historique où, objectivement, le socialisme est en crise, même s’il y a des exceptions.

Nous nous sommes dit qu’il était temps, non pas de refaire une histoire chronologique, linéaire, des partis socialistes – il en existe de très bonnes –, mais une sorte de bilan d’étape autour de quelques grands thèmes, sous la forme d’un dictionnaire, avec toutes les entrées possibles et imaginables, pour disposer d’une mise au point sur les différentes expériences historiques du socialisme à l’échelle internationale.

Stéphanie Roza : On a effectivement essayé de tenir un milieu entre le retour sur les expériences du passé, avec leur dimension parfois lointaine, et le fait de montrer l’intérêt de ce regard historique pour les problèmes politiques contemporains. Le « populisme de gauche », pas seulement en France mais aussi en Espagne et en Amérique latine, s’est par exemple présenté comme un substitut aux socialismes traditionnels, et comme une réponse aux problèmes qui ont mis le socialisme en crise.

Chez ses théoriciens contemporains, comme Chantal Mouffe et Ernesto Laclau, la stratégie populiste est explicitement destinée à se substituer à celle, marxiste, fondée sur la lutte des classes. L’idée est de soutenir les luttes de la « multitude » contre l’« oligarchie » et de préférer le leader charismatique à l’autorité collective du parti. Il était intéressant de revenir sur l’histoire et la trajectoire de ce courant pour les comparer à celles des organisations socialistes plus traditionnelles.

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