Jean-Paul Belmondo, de la Nouvelle Vague aux cascades de Bébel

Il serait trop simple de réduire la place de Jean-Paul Belmondo dans le cinéma français à un simple malentendu : celui qui aurait fait débuter ce jeune acteur promis à une belle carrière dans le cinéma commercial en tête d’affiche d’A bout de souffle, premier film du représentant par excellence du cinéma d’auteur moderne qu’est Jean-Luc Godard. Même si, plus tard, Belmondo se démarquera de ces débuts transgressifs.

Lorsque Jean-Paul Belmondo obtient un médiocre deuxième accessit dans Les Fourberies de Scapin au concours de comédie classique en 1956, ses copains le portent en triomphe, mais le critique théâtral du Monde, Robert Kemp, trouve le jury complaisant : « Accessit indulgent. Monsieur Belmondo en Scapin de la place Pigalle accent traînant qui rappelle Prosper le roi du macadam était impossible. Molière se serait fâché. »

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Dire que cet acteur-là n’est pas fait pour la noble Comédie-Française mais pour le vulgaire cinématographe, ce n’est pas encore ça : Marcel Carné, le réalisateur des Enfants du paradis (1945) et du Jour se lève (1939), est d’accord avec Robert Kemp. « Trop gouape », dit-il lorsqu’on lui présente Belmondo pour le rôle principal des Tricheurs (1958), pourtant consacré à la jeunesse délinquante (c’est Jacques Charrier qui aura le rôle, Belmondo obtenant finalement un emploi secondaire). Ils ont raison, au regard de ce que l’académisme théâtral et cinématographique attend alors, en France, d’un acteur. Ce sont les mêmes raisons qui le font rejeter par les représentants officiels du théâtre et de l’écran qui le feront choisir par Jean-Luc Godard.

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Lorsque celui-ci écrit, à propos du film de Marc Allégret Un drôle de dimanche, que Belmondo, « c’est le Michel Simon et le Jules Berry de demain, mais encore faudrait-il utiliser ce génial acteur autrement et ailleurs » (Arts, n° 698, 26 novembre 1958), Godard – qui est aussi à l’époque un astucieux publicitaire – travaille évidemment à la reconnaissance de son futur interprète, en même temps qu’il décerne des éloges sincères. Simultanément, il pose le vrai problème, mais de manière brouillée : ce jeu « différent » qu’il a à juste titre repéré et dont il sera le premier à se servir pour ce qu’il est (dans le court-métrage Charlotte et son jules) n’est pas un héritage de la tradition du jeu d’acteur à la française, il en est l’antithèse.

« Une espèce de bloc »

Godard ne fera pas par hasard d’abord appel à des comédiennes d’origine étrangère, Jean Seberg et Anna Karina. Il cherche des corps différents, des manières d’être à l’écran différentes de celles du cinéma français, des corps dont le modèle se trouve évidemment dans la présence physique, séduisante, opaque, érotique, non culturelle, des grands comédiens américains. Il ne cherche pas Berry ni Simon, il cherche Gary Cooper, James Stewart, Humphrey Bogart, Cary Grant, Henry Fonda. Il trouve Belmondo. « Dans A bout de souffle, j’ai cherché le sujet pendant tout le tournage, finalement je me suis intéressé à Belmondo. Je l’ai vu comme une espèce de bloc qu’il fallait filmer pour savoir ce qu’il y avait derrière », dira plus tard le cinéaste (Cahiers du cinéma, no 138, décembre 1962) parlant d’un film où l’hommage explicite aux films de genre hollywoodiens rencontre les exigences du respect de l’enregistrement documentaire théorisé par Bazin et pratiqué par Rossellini.

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