Jean-Paul Belmondo, star populaire du cinéma français, est mort

« Le Baiser des Champs-Elysées », photo prise sur le tournage d’« A bout de souffle », de Jean-Luc Godard, en 1959, avec Jean-Paul Belmondo et Jean Seberg.

« Oh le petit con », disait Marianne, qui lui reprochait de rouler droit. Alors Ferdinand, dit « Pierrot », faisait une embardée et entrait dans la mer avec le soleil. Mais des embardées, Jean-Paul Belmondo n’en aura finalement guère fait, dans une carrière paradoxalement brillante et sage, bien que commencée sous le signe de la rébellion. Grande gueule et séducteur, héros à l’apparence de M. Tout-le-monde capable de réconcilier comédie et film d’action, seul véritable héritier de Jean Gabin (celui du Quai des brumes comme celui du Pacha), il aura durant près de soixante ans offert au cinéma français de genre un corps, une trogne et une voix – une présence sans équivalent. Jean-Paul Belmondo est mort à 88 ans à son domicile à Paris, a annoncé son avocat à l’Agence France-Presse.

« Il était très fatigué depuis quelque temps. Il s’est éteint tranquillement », a précisé Me Michel Godest.

Né à Neuilly-sur-Seine le 9 avril 1933, il était le fils d’une artiste peintre et du sculpteur Paul Belmondo, dont toute sa vie il défendra passionnément l’œuvre. Elève turbulent, adolescent plus amateur de sport (la boxe, qu’il pratiquera longtemps, et le football) que d’études, il est attiré par la scène, joue en amateur dès 1950, prépare chez Raymond Girard l’entrée au Conservatoire, où il est admis en octobre 1952. Formé par Pierre Dux, il en sort cinq ans plus tard, peu apprécié du jury mais adoré par des camarades qui ont pour nom Jean-Pierre Marielle, Claude Rich, Jean Rochefort, Bruno Cremer, Françoise Fabian, Pierre Vernier ou le futur agent Michel Beaune. Il débute par des seconds rôles alimentaires au cinéma, ne vise en réalité que le théâtre, où il connaît un premier succès dans Oscar, aux côtés de Pierre Mondy, en 1958.

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Son talent est aussi repéré par un jeune critique des Cahiers du cinéma, Jean-Luc Godard, qui prépare son passage à la mise en scène en tournant des courts-métrages, Belmondo est l’acteur principal de Charlotte et son jules. Mais le jeune acteur doit interrompre sa participation à Oscar, ne peut non plus postsynchroniser son rôle dans le court-métrage de Godard, qui s’en charge lui-même : à l’écran, Belmondo parle avec l’accent vaudois, ce qui lui vaudra d’être refusé par Jacques Becker pour Le Trou, parce qu’il n’aimait pas « sa » voix.

Il doit partir soldat en Algérie, il n’y reste que quatre mois. A son retour, il interprète Trésor Party au théâtre, sans grand succès, croise Godard sur les Champs-Elysées qui lui dit : « Fonce chez les frères Hakim [deux des principaux producteurs parisiens d’alors], il y a un rôle pour toi. » Le jeune homme décline la proposition, dit qu’il ne veut plus faire de cinéma, « c’est trop con » .

Il choisit Godard

Godard saura le convaincre du contraire. Jean-Paul Belmondo signe pour son premier rôle en tête d’affiche, c’est A double tour, troisième long-métrage d’un autre cinéaste de la Nouvelle Vague, Claude Chabrol. Il y campe avec vigueur et naturel un intrus venu flanquer la pagaille dans une famille bourgeoise refermée sur ses sales secrets. A ce moment, Godard est enfin prêt à faire appel à lui pour A bout de souffle. Son agent signifie au comédien qu’il ferait « la plus grande erreur de sa vie » en acceptant d’être la vedette de ce film sans scénario et presque sans argent d’un inconnu à la réputation peu fiable.

D’autant qu’on lui propose simultanément le premier rôle chez l’un des réalisateurs les plus chevronnés de la place, Julien Duvivier. S’il tient plutôt à poursuivre avec les jeunes de cette Nouvelle Vague qui fait alors fureur, il accepte l’offre du beaucoup plus présentable Jacques Doniol-Valcroze, qui le sollicite lui aussi. Mais Belmondo choisit Godard – c’est Pierre Mondy qui jouera Boulevard, de Duvivier et Jacques Riberolles dans L’Eau à la bouche, de Doniol.

Avec « A bout de souffle », Godard devient l’une des figures de proue des réalisateurs de la Nouvelle Vague, Belmondo l’un des acteurs qui l’incarnent

Le film est un succès, il est surtout, dès sa sortie et pour toujours, un événement dans l’histoire du cinéma. Et Jean-Paul Belmondo en Michel Poiccard, voyou désinvolte et séduisant, tueur de flic amoureux d’une vendeuse du Herald qui finira les bras en croix au bout de la rue Campagne-Première, recueille à juste titre sa part de reconnaissance et d’éloges. Godard devient l’une des figures de proue des réalisateurs de la Nouvelle Vague, Belmondo l’un des acteurs qui l’incarnent. C’est, en partie, un malentendu, issu de la confusion entretenue alors autour de l’expression même de « Nouvelle Vague ».

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Celle-ci désigne à ce moment deux choses à la fois : d’une part, l’irruption radicale de la modernité cinématographique portée par une poignée de jeunes artistes (Varda, Marker, Chabrol, Resnais, Truffaut, Godard, Rohmer, Rivette, Rozier…), et, d’autre part, un mouvement très large et très profond, un changement de société où le cinéma en se rajeunissant a sa part, mais aux côtés de l’apparition du yéyé, de la fin de l’empire colonial, du passage à la VRépublique, de l’essor de l’électroménager et de la télévision… La Nouvelle Vague, de ce point de vue, n’est rien de moins que l’ensemble des signes d’un changement d’époque, au tournant des années 1950-1960.

Une ligne « moderne »

Jean-Paul Belmondo appartient incontestablement à ce second aspect, il en est même, aux côtés d’Alain Delon mais aussi de Johnny Hallyday, un des symboles. C’est beaucoup plus fortuitement (sinon par l’incroyable vista de Godard pour percevoir les phénomènes sociaux et leur traduction visible) qu’il s’est trouvé associé à la modernité cinématographique. Il ne s’y reconnaît guère et la fréquentera peu. Il y a pourtant une ligne « moderne » dans la filmographie de Belmondo. Sur 67 titres, elle en concerne une petite dizaine, à commencer par les deux autres films qu’il tourne avec Jean-Luc Godard, Une femme est une femme (1961), joyeuse comédie sentimentale désespérément ludique, et le film culte par excellence de Godard, Pierrot le fou (1965), que l’acteur, désormais star gravitant sur une tout autre orbite, a accepté par reconnaissance pour le lancement permis par A bout de souffle. Mais en 1961 Belmondo tournait cinq films ; en 1965, il jouait dans quatre. Il est ailleurs.

Il est plus proche, sans doute, de cet autre grand moderne mais moins affiché qu’est Jean-Pierre Melville, auquel il donnera un inoubliable et jubilatoire Léon Morin, prêtre (1961), un très troublant Doulos (1962), avant que l’acteur et le réalisateur se retrouvent pour le moins convaincant Aîné des Ferchaux (1963).

Avec le temps, on se souvient mieux de Belmondo face à Ventura dans un film de genre audacieux comme Classe tout risques (1960), première réalisation de Claude Sautet, qui, avant la sortie événement d’A bout de souffle, l’avait imposé en force à ses producteurs, que de l’adaptation de Duras par Peter Brook Moderato cantabile (1960 toujours). Il est pourtant face à Jeanne Moreau, qui est alors, parmi les actrices, le plus proche équivalent de ce qu’il représente chez les acteurs.

La naissance de Bébel

Trois titres encore, qui sonnent comme des malentendus : Le Voleur (1967), de Louis Malle, d’après Georges Darien, qui cherche à toute force un label « anar » que chaque choix du réalisateur et chaque tic de l’acteur contredisent. A l’exact opposé, La Sirène du Mississipi (1969), de François Truffaut est un faux film académique, miné de l’intérieur par des distorsions et des aberrations troublantes, parfois bouleversantes. Entre les deux se trouvera Stavisky, d’Alain Resnais (1974).

Belmondo, alors star incontestée de l’écran français, sait qu’en France on ne peut se passer tout à fait de l’onction esthétique en sus de la consécration commerciale. Il rend possible le retour d’Alain Resnais, alors marginalisé par des échecs publics, en produisant ce film onéreux, qui peut se regarder comme un affrontement plan après plan entre la logique d’un grand artiste de la mise en crise de la représentation et celle d’un grand expert en spectacle. La force du film, aujourd’hui encore, tient à ce que cet affrontement à fleur d’écran est absolument en phase avec ce que raconte le scénario.

Mais l’essentiel de la trajectoire de Jean-Paul Belmondo se joue ailleurs, depuis ses vrais débuts au cinéma, dans A double tour. A l’époque, le premier assistant de Claude Chabrol était un joyeux drille avec lequel le jeune comédien et boute-en-train notoire s’était aussitôt lié d’amitié : Philippe de Broca. En 1960, les producteurs Alexandre Mnouchkine et Georges Dancigers mijotent un projet ambitieux : porter à l’écran Les Trois Mousquetaires, avec Belmondo en d’Artagnan, entouré de Delon, Aznavour, Brialy et Sophia Loren. C’est de Broca, repéré pour trois brillantes comédies sentimentales, qui doit le réaliser, mais le projet échoue. N’importe, on tourne en costume, et à la pointe de l’épée, le reste de la distribution a changé mais il reste Belmondo : c’est Cartouche, bandit d’honneur bondissant et séduisant, et c’est en 1962 non seulement le début d’une relation durable et féconde (cinq films) entre le réalisateur et son interprète, mais la naissance du véritable personnage de Belmondo, celui que la France entière appellera bientôt « Bébel ».

Flic ou voyou

L’année suivante, L’Homme de Rio en grave irrévocablement le profil d’aventurier gouailleur et acrobate, titi parisien touché par l’aile du héros de western qui pourra désormais être indifféremment flic ou voyou, comique ou dramatique sans plus jamais se renier. Entre-temps, au cours d’une très solennelle et d’ailleurs émouvante cérémonie d’adoubement, Belmondo a reçu les lettres patentes du star-system à la française des mains de celui qui en dispose sans conteste ; c’est toute l’histoire du beau Un singe en hiver, d’Henri Verneuil (1962). Il y aura du confort, sinon une forme de routine, mais aussi la trace d’une indéniable puissance dans la capacité et la volonté de l’acteur à imposer ainsi son personnage au film plutôt que de s’y fondre.

Week-end à Zuydcoote (Henri Verneuil, 1964), Ho ! (Robert Enrico, 1968), Les Mariés de l’an II (Jean-Paul Rappeneau, 1971), Le Magnifique (Philippe de Broca, 1973), L’Héritier (Philippe Labro, 1973), L’Animal (Claude Zidi, 1977), Le Guignolo (George Lautner, 1980), L’As des as (Gérard Oury, 1982) racontent des histoires complètement différentes, réalisées dans des tonalités très variées. Or ces films se ressemblent d’incroyable façon, tous entièrement centrés sur un acteur-personnage unique, comme inamovible d’un film à l’autre. Le phénomène est exceptionnel : d’ordinaire, les vedettes (Charlot, Gabin, John Wayne…) maintenaient la pérennité de leur personnage en conservant un même genre et un même ton de récit d’un film à l’autre.

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Autre point commun de tous ces films, et de pratiquement tous les autres interprétés par Bébel entre le milieu des années 1960 (L’Homme de Rio, 1964, Cent mille dollars au soleil, 1964) et le milieu des années 1980 (Le Marginal, de Jacques Deray, 1983, Les Morfalous, d’Henri Verneuil, 1984, Joyeuses Pâques, de Georges Lautner, 1984, Hold-up, d’Alexandre Arcady, 1985) : ce sont d’énormes succès commerciaux. Vingt ans durant, en famille, en bande de copains ou entre collègues de travail, les Français sont allés voir et revoir Belmondo au cinéma – et l’ont regardé à nouveau à la télévision quand ses films étaient diffusés et rediffusés à l’infini. Quitte à recourir à des moyens discutables : la démagogie sécuritaire n’est pas absente de nombre de ses films policiers, l’humour avec lui ne vole souvent pas très haut, on voit trop bien la mise en œuvre de recettes toutes faites, tablant sur la reconnaissance par le public de signaux connus à l’avance.

Delon, son éternel rival

On ne sait plus s’il est un bon acteur (il l’est), on sait qu’il exécute lui-même ses cascades. Moins séduisant, donc moins trouble que son éternel rival, Alain Delon, auquel une pure opération publicitaire le confrontera dans le vain Borsalino (Jacques Deray, 1970), il n’est plus depuis bien longtemps le jeune trublion des débuts, mais une sorte de grand frère puis d’oncle, justicier rigolard et truculent.

Au bout de ce chemin pavé de triomphes mécaniques (les derniers succès industriels du cinéma français) se trouve un beau film mélancolique et singulier, Itinéraire d’un enfant gâté, de Claude Lelouch (1988) : le voilier du héros erre dans un espace sans boussole, métaphore touchante de la sortie d’une époque révolue. Lelouch comme réalisateur, Belmondo comme acteur, ont incarné un espoir de cinéma français populaire qui s’étiole avec la fin des années 1980, et c’est ce que dit encore, sur un mode – involontairement – tragi-comique, leur version des Misérables de 1995.

Jean-Paul Belmondo a été une véritable puissance, économiquement, sociologiquement, il aura à l’évidence marqué une époque du cinéma français

A ce moment, la carrière cinématographique de la star est terminée, et on lui fera volontiers la grâce d’oublier le fiasco du remake de L’Inconnu dans la maison (Georges Lautner, 1992), la minable pantalonnade d’Une chance sur deux (Patrice Leconte, 1998), tentative avortée de coup de force publicitaire aux côtés d’Alain Delon. En 2001, Belmondo est victime d’un grave accident vasculaire cérébral qui le tiendra éloigné des plateaux plusieurs années. Les temps avaient changé, irrémédiablement. Il reste qu’au cinéma, « Bébel » a été une véritable puissance, économiquement, sociologiquement, il aura à l’évidence marqué une époque du cinéma français.

Plus méthodiquement et plus complaisamment qu’Alain Delon, il a occupé le terrain de la reconnaissance populaire, casse-cou à l’écran, mais rentier de la gloire dans ses choix d’artiste qui pouvait pourtant tout se permettre. Il laisse derrière lui, outre la mémoire de quelques grands rôles inoubliables chez Godard et Melville, face à Gabin dans Un singe en hiver ou dans l’éclat de son énergie juvénile avec L’Homme de Rio, la nostalgie d’une époque révolue : le temps d’un star-system à la française.

Jean-Paul Belmondo en quelques dates

9 avril 1933 Naissance à Neuilly-sur-Seine

1951 Entre au Conservatoire

1959 « A double tour »

1960 « A bout de souffle »

1962 « Le Doulos »

1964 « L’Homme de Rio »

1965 « Pierrot le fou »

1973 « Le Magnifique »

1982 « L’As des as »

1995 « Les Misérables »

2011 « D’un film à l’autre »

2016 Lion d’or remis à Venise pour l’ensemble de sa carrière

2021 Mort à l’âge de 88 ans