Jean-Paul Delahaye : « Il devient absurde de parler d’égalité des chances : c’est à l’égalité des droits qu’il faut travailler »

Enfant de pauvre devenu haut fonctionnaire – il a été le numéro deux du ministère de l’éducation sous la gauche –, Jean-Paul Delahaye publie, en cette rentrée, un livre témoignage aussi singulier qu’émouvant, Exception consolante. Un grain de pauvre dans la machine (éd. Librairie du labyrinthe, 256 pages, 17 euros). S’y croisent le propos d’un fils et celui d’un inspecteur général ; le fantôme d’une mère, ouvrière agricole, femme de ménage, tirant le « diable par la queue » dans les années 1950 et 1960 pour élever seule ses cinq enfants ; les souvenirs d’une enfance en Picardie ; le parcours d’un écolier, d’un interne, d’un professeur ; l’expérience d’un membre de cabinet ministériel…

Ces multiples voix entrent en dialogue pour constituer un récit racontant, à la première personne, ce que l’école fait aux enfants pauvres, ce que les enfants pauvres font – et doivent – à l’école. Fin connaisseur du système éducatif et des inégalités qui le minent, Jean-Paul Delahaye a répondu aux questions du « Monde de l’éducation ».

« Exception consolante » : le titre de votre ouvrage reprend la formule qu’usait Ferdinand Buisson, inspirateur des lois scolaires de Jules Ferry, pour parler des boursiers de la IIIe République qui parvenaient à réussir dans une école faite pour les enfants de la bourgeoisie. C’est comme cela que vous vous définissez ?

A travers mon parcours dans lequel, je crois, d’autres se retrouveront, je décris la situation de tous ceux que les sociologues appellent des « transfuges » ou des « migrants sociaux ». Je me reconnais parfaitement dans le propos de Ferdinand Buisson : j’ai été l’une de ces « exceptions consolantes » mais je ne m’en suis jamais satisfait. Nous, les transfuges, qui avons réussi malgré tout dans un système scolaire fabriqué sur mesure pour d’autres que nous, nous en avons assez d’être des « exceptions consolantes » qui servent, comme le disait Ferdinand Buisson, « à faire oublier l’injustice foncière qui reste la règle générale ».

Les exceptions consolantes ont souvent servi d’alibi pour ne rien changer au système : « Regardez cet enfant de pauvres, il a bien réussi, lui ; il vous suffit d’en faire autant. Et si ça ne marche pas pour vous, allez voir ailleurs… » Ce raisonnement qui renvoie à leur responsabilité individuelle ceux qui échouent permet de ne rien changer à l’organisation de l’école. Ce qui est commode pour ceux dont les enfants ne rencontrent pas de difficultés.

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