Jean-Pierre Sueur : « Comme dit Péguy, les chefs-d’œuvre de la littérature sont entre nos mains comme un petit lapin de garenne »

Le sénateur Jean-Pierre Sueur, à Orléans, en 2018.

À un moment donné, il faudra bien que la discussion commence. Depuis près d’une heure, on écoute Jean-Pierre Sueur raconter son parcours, la naissance à Boulogne-sur-Mer (Pas-de-Calais), l’enfance à Roubaix (Nord), l’entrée à Normale-Sup, puis en politique, l’agrégation de lettres et l’organisation des fêtes socialistes pour le 1er-Mai, la découverte de l’Assemblée, la conquête d’Orléans, l’expérience du gouvernement… Tout cela est d’autant plus passionnant que c’est dit avec la douceur à la fois rigoureuse et joueuse qui distingue le sénateur du Loiret. Mais, en attendant, on n’a toujours pas pu lui poser la moindre question sur le beau livre qu’il consacre au poète et pamphlétaire Charles Péguy (1873-1914). Or, c’est quand même pour lui que nous sommes ici.

« Je suis un peu trop prolixe, hein ! »

On s’était d’abord installé à la cafétéria du Sénat, où retentissaient les roulements de tambour annonçant l’ouverture de la première séance du jour. « Je suis un peu trop prolixe, hein ! Je finis rapidement et après je me tais », promettait le sénateur avant de détailler encore quelques lois pour lesquelles il est fier de s’être battu (sur les pompes funèbres, le statut des élus ou le financement local des cinémas). Nous voici à présent dans son bureau, où le temps se trouve scandé par d’antiques et approximatives pendules : « Il y a même un monsieur qui vient parfois les mettre à l’heure ! », s’enthousiasme le nouveau questeur du Sénat, avant de rappeler que son père, journaliste à Nord Eclair, a été correspondant du Monde dans la région. « Vous voyez, je connais bien la maison », dit Jean-Pierre Sueur en souriant.

Il y aurait sans doute là une porte d’entrée pour en venir au fait. Car le fondateur du journal, Hubert Beuve-Méry, citait volontiers Péguy. Jean-Pierre Sueur aussi, qui est capable d’en déclamer des strophes entières, non sans vous interpeller d’un magnanime : « Mais je m’arrête là, vous connaissez tout ça par cœur ! » La poésie de Péguy ? Par cœur ? N’exagérons rien. Du moins cela nous fournit-il l’occasion d’interroger enfin notre hôte sur ce qui le lie à l’auteur d’Eve, dont il parle avec une précision fervente. Dans le recueil de textes qu’il lui consacre, Sueur examine la structure de sa syntaxe, le rythme de ses phrases, mais il salue aussi en Péguy un socialiste libertaire qui eut le courage de « dire la vérité, toute la vérité, dire bêtement la vérité bête, ennuyeusement la vérité ennuyeuse, tristement la vérité triste ».

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