Jeanne Burgart Goutal : « “La Femme et la Nature” » est un livre précurseur »

Philosophe et autrice d’Etre écoféministe. Théories et pratiques (L’Echappée, 2020), Jeanne Burgart Goutal porte sur le très hétéroclite mouvement écoféministe un regard à la fois érudit et distancié. Elle décrit La Femme et la Nature comme un livre « virtuose », une « expérimentation radicale, d’une audace qui sent à plein nez les années 1970 ».

Pourquoi cet ouvrage, qui a connu un énorme succès à sa sortie, n’est-il traduit qu’aujourd’hui en France ?

C’est dû à la fois à une méconnaissance et à des résistances. Je suppose que les féministes françaises et les écologistes n’en ont simplement pas vraiment eu connaissance, comme elles n’ont pas vraiment eu connaissance d’autres livres et mobilisations écoféministes. En France, le terme « écoféminisme » est apparu, en 1974, dans Le Féminisme ou la mort (Horay), de Françoise d’Eaubonne (1920-2005). Mais le mouvement écoféministe n’a pas pris. Les passerelles qui auraient pu exister avec les Etats-Unis ne se sont pas faites.

Comment l’expliquez-vous ?

Un des efforts majeurs du féminisme français, dans la lignée de Simone de Beauvoir, a été de dénaturaliser la femme et la féminité, de briser l’association entre la femme et la nature, la maternité, la biologie, l’instinct, les hormones… On a en France l’idée qu’une vraie féministe doit forcément critiquer la maternité, se méfier de tout ce qui pourrait se rapprocher d’une forme d’essentialisme. Un titre comme La Femme et la Nature a de quoi heurter : il laisse à penser que c’est un texte essentialiste qui veut valider cette identification entre les femmes et la nature. Au contraire, il met en évidence la façon dont le patriarcat les a rapprochées pour exercer conjointement des mécanismes de domination et d’oppression assez analogues.

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En quoi le concept de nature diffère-t-il pour le féminisme américain ?

En France, la notion de nature est héritée de la tradition philosophique des Lumières qui oppose nature et liberté, et dans laquelle on considère que l’humain devient vraiment un sujet en s’arrachant à la nature, à l’animalité. Aux Etats-Unis, les écoféministes s’apparentent plutôt à la tradition des philosophes transcendantalistes, Ralph Waldo Emerson (1803-1882) et Henry David Thoreau (1817-1862) principalement, qui, au contraire, exaltent la nature et en font une ressource politique privilégiée de progressisme, d’émancipation. La nature n’est pas pensée contre la culture et la rationalité, mais plutôt contre la civilisation industrielle qui détruit l’environnement, la vie, qui déshumanise. Dans un cas, il y a l’idée qu’être un vrai sujet, ce que revendiquent les féministes, suppose de se dissocier de la nature. Dans l’autre, la nature est, au contraire, une voie d’humanisation.

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