Jérôme Prieur : « Les livres et les films sont les matériaux différents d’une même aventure mentale »

L’écrivain et documentariste Jérôme Prieur, avec en main « Lanterne magique », tableau de Louis Mazot (1919-1994), à Paris, en mai 2021.

Où l’ai-je déjà vu ? se demandera-t-on peut-être en rencontrant Jérôme Prieur. C’est là un phénomène assez courant, il faut l’admettre. Ce qui l’est peut-être un peu moins, c’est de réaliser que sa silhouette et son visage nous sont apparus dans… A la recherche du temps perdu. Ou plus exactement dans Le Temps retrouvé (1999), le film que son ami Raoul Ruiz a adapté de l’œuvre de Proust, où Prieur incarnait un Monsieur Verdurin furtif et savoureux, comme il l’a raconté dans un petit livre formidable, Chez Proust, en tournant (La Pionnière, 2016), où l’on croise aussi Alain Robbe-Grillet en Goncourt (prix que l’auteur des Gommes n’obtint cependant jamais) et Odette de Crécy sous les traits de Catherine Deneuve (puisque l’actrice joua chez Ruiz l’ancienne amante de Swann).

Proustien, ce grand lecteur l’est depuis l’adolescence, lui qui a publié plus d’une vingtaine d’ouvrages et réalisé au moins autant de films, avec ou sans Gérard Mordillat, son complice pour la série documentaire Corpus Christi en 1998 (suivie de L’Origine du christianisme en 2003, L’Apocalypse en 2008, Jésus et l’Islam en 2015). On retrouve en tout cas l’auteur de la Recherche au sommaire de Lanterne magique, un livre un peu fou dont une première version, aujourd’hui épuisée, avait paru en 1985 dans la mythique collection « Le chemin » que dirigeait Georges Lambrichs chez Gallimard. Prieur avait alors une trentaine d’années, il avait déjà publié Nuits blanches (Gallimard, 1980), un recueil de textes sur le cinéma, avant de se prendre de passion pour Etienne-Gaspard Robertson, étrange scientifique et authentique héros romanesque, à la fois artiste et aéronaute, qui inventa à la fin du XVIIIe siècle la « fantasmagorie », un mode de projection annonciateur du cinématographe.

Un mélange de malice et presque de gourmandise

Quand on demande à Jérôme Prieur, dans le calme de son bureau parisien tapissé de livres, ce qu’il a éprouvé en reprenant un texte écrit il y a trente-cinq ans, c’est son œil, très clair, qui sourit d’abord, avec un mélange de malice et presque de gourmandise : « Une impression étrange, comme si c’était à la fois le livre d’un autre et un texte dont je suis intimement constitué. Cette histoire est toujours là pour moi, au présent. Robertson est même devenu le personnage invisible d’un film que j’ai réalisé en 2011, Vivement le cinéma, où je me suis amusé à lui faire raconter ses mémoires posthumes, jusqu’à Lumière et Méliès, un siècle après sa mort ! Le projet archéologique de ce livre m’a entraîné ensuite vers quelque chose d’archaïque que j’ai eu souvent besoin d’explorer… »

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