Jessica Bruder, journaliste : « A Hollywood, “Nomadland” ne cochait aucune case »

Frances McDormand dans « Nomadland », de Chloé Zhao, inspiré du livre de Jessica Bruder.

Empire, ville minière du Nevada, est devenue pratiquement fantôme depuis que la société qui l’a érigée a cessé son activité. A la mort de son mari, Fern, la soixantaine, doit quitter sa maison, avec pour unique solution de vivre dans son camping-car – emplois saisonniers et mal payés à la clé.

Meilleur film, meilleure réalisatrice pour Chloé Zhao, meilleure actrice pour Frances McDormand, Nomadland, plébiscité aux Oscars après son Lion d’or à Venise, est un road-movie silencieux et mélancolique. L’Amérique déglinguée, au soleil couchant, filmée au grand-angle en lumière naturelle. Derrière, il y a Nomadland, l’enquête. Un livre de Jessica Bruder (J’ai Lu, 2019) qui a vécu trois ans parmi ces « van dwellers », sans domicile fixe, retraités sans ressources et laissés-pour-compte des subprimes.

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Passer du désert du Nevada aux ors d’Hollywood, ça surprend, non ?

Oui, c’est étrange, mais tout est étrange en ce moment. Cela fait dix ans que je travaille sur le sujet. En 2011, j’ai commencé à enquêter sur Empire, la ville fantôme qu’on voit au début du film. Puis, en 2013, au détour d’un article, j’ai lu qu’Amazon avait développé un programme pour faire travailler en extra les retraités. C’est là que j’ai rencontré ce monde qui vit sur la route. Le papier a fait la « une » de Harper’s en 2014. Et, trois ans plus tard, c’est devenu un livre… Maintenant, les Oscars. C’était inattendu. Si on pense aux stéréotypes hollywoodiens – jeunesse, guerre, sexe, drogue, violence… – , on ne cochait aucune case.

Avez-vous eu le sentiment que votre livre était respecté ?

Les gens aimeraient que je tape sur le film. On pointe du doigt que je me suis fait embaucher chez Amazon et que le film ne parle pas beaucoup d’Amazon… Mais je n’attendais pas un documentaire. Il correspond à ce que j’ai ressenti, avec un sentiment de déjà-vu, et il est respectueux des gens qui ont accordé leur confiance à Chloé Zhao… Au-delà de ça, je pense que les livres d’enquête et les films de fiction sont deux médias totalement différents. Si la réalisatrice avait suivi le livre à la lettre, cela n’aurait pas fait un bon film. La première fois que j’ai rencontré Chloé, dans un restaurant coréen, à Manhattan, je me souviens lui avoir dit : « Tu es la chef, et c’est mon travail d’ouvrir le garde-manger et de mettre tous les ingrédients sur la table. Toi, tu vas faire le repas, j’ai goûté les derniers que tu as préparés, et ils étaient délicieux. »

Lire la critique du film : Dans « Nomadland », le numéro de bravoure de Frances McDormand

Vous voulez parler des « Chansons que mes frères m’ont apprises » (2015) et de « The Rider » (2017), dans lesquels Chloé Zhao a, comme vous, une approche qui passe par l’immersion. Elle au cinéma, vous dans le journalisme. Est-ce ce qui l’a attirée dans « Nomadland » ?

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