« J’habite ici » : la sociologie au marteau-piqueur de Jean-Michel Ribes

« J’habite ici », de Jean-Michel Ribes, au Théâtre du Rond-Point, à Paris.

En tant que patron, Jean-Michel Ribes sait où il habite : au Théâtre du Rond-Point, à Paris, dont il a fait, depuis qu’il en a pris la direction, en 2001, un lieu en vue de la vie culturelle parisienne. En tant qu’artiste, il est moins sûr qu’il le sache, au vu de sa dernière création, J’habite ici, conçue en son royaume des Champs-Elysées. Non seulement cette comédie reste au ras du bitume dans sa tentative d’attraper les maux d’une époque désemparée, mais elle suscite par moments un sentiment de gêne, comme si l’humour qu’elle tente d’actionner ratait sa cible et revenait en boomerang droit sur ce qu’il entend dénoncer ou égratigner.

Sur le papier, le projet semblait pourtant amusant et plein de promesses. Soit mettre en scène la vie d’un immeuble parisien composé de douze appartements, avec ses habitants et sa concierge, Madame Janine. Il y a là les Feuillade, une famille BCBG dont le fils, en rupture de ban, tombe amoureux d’un policier qui lui tape dessus lors d’une manifestation – les deux tourtereaux finiront par défiler pour la Gay Pride en costume de libellule. Il y a les Carminel, dont le père, Léon, professe une admiration sans bornes pour la politique de croisades de Saint Louis, et pense que la France est fichue parce que sa fille, Marie, est tombée amoureuse d’un garçon qui s’appelle Karim.

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Il y a encore le couple Martineau, dont le mari, André, fonctionnaire au ministère de l’intérieur, se retrouve dans le rôle de devoir assouvir les besoins sexuels de ses supérieur(e)s. Et il aime ça, apparemment. Il y a encore un militant anti-écologistes acharné qui tire sur les oiseaux qui passent, des babas cool qui méditent et dont il faudra réanimer la fille à coups de saucisson, et même une critique de théâtre, Mme Propino, que les alexandrins font – littéralement – planer.

Poussif et laborieux

Le problème, c’est que la petite sociologie actionnée par Jean-Michel Ribes est terriblement caricaturale. C’est comme s’il découpait au marteau-piqueur des morceaux de réel, sans les transcender ni dans l’écriture ni dans la mise en scène, poussives et laborieuses. Le spectacle manque de folie et de fantaisie, et aligne les clichés comme à la parade, au fil de saynètes qui se succèdent sans dramaturgie globale, posant sur la scène des personnages réduits à des vignettes, sans épaisseur humaine.

Les acteurs font ce qu’ils peuvent, Olivier Broche et Alice de Lencquesaing en tête, mais Annie Grégorio (Madame Janine) et Marie-Christine Orry (la critique de théâtre), qui sont de bonnes actrices, sont piégées par les visions stéréotypées de leurs personnages. Le spectacle dégage surtout une misanthropie tous azimuts et, finalement, un parfum assez rance, contre lequel il entend pourtant s’inscrire, provoquant par moments des rires mal placés dans le public. On n’a pas très envie d’habiter là.

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