Joseph Mitchell, original new-yorkais

Le journaliste et écrivain américain Joseph Mitchell, à New York, date inconnue.

« Le Secret de Joe Gould » (Joe Gould’s Secret), de Joseph Mitchell, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Lazare Bitoun, Le Sous-sol, 160 p., 18 €, numérique 13 €.

L’une des caractéristiques du journalisme littéraire est de parvenir à transformer des personnes en personnages. Cela tient, notamment, à la faculté de déceler chez un individu lambda un sujet susceptible d’émouvoir, une passionnante histoire à raconter, ainsi que la dimension indéniablement romanesque de son parcours ou de ses lubies.

Riche de ce don, requérant écoute patiente et style soigné, l’Américain Joseph Mitchell (1908-1996) fut un formidable portraitiste du petit peuple new-yorkais durant presque un demi-siècle. En témoigne la retraduction, par Lazare Bitoun, du Secret de Joe Gould. Ce classique du genre clôt le cycle de parutions – la plupart inédites jusque-là – consacrées par les Editions du Sous-sol à cette figure du New Yorker. Il assemble deux chroniques parues l’une en 1942, l’autre en 1964, sur Joseph Gould, diplômé de Harvard, vagabond et marginal, graphomane obsessionnel qui prétendait avoir entrepris « une histoire orale de notre temps ». Ce projet ethnographique, d’une ambition colossale, devait être composé de vingt mille conversations et de neuf millions de mots. Onze fois plus que la Bible. Il ne vit jamais le jour.

Admiré par Salman Rushdie, Paul Auster, Martin Amis ou encore Julian Barnes, Joseph Mitchell était lui-même un personnage pittoresque. Passionné d’architecture et d’horticulture, il sortait toujours chapeauté et cravaté. Il possède sa propre légende : celle d’un journaliste-écrivain qui, au sommet de sa gloire, s’arrêta d’écrire du jour au lendemain, par blocage ou « àquoibonisme ». Mitchell voyait en Joe Gould une sorte de double tragique, symbole de tous ces gens « qui ont eu les yeux plus gros que le ventre », expliqua-t-il à la fin de sa vie.

New York

Né dans une famille de planteurs de coton et de tabac en Caroline du Nord, ayant forgé sa vocation d’écrivain dans les romans de James Joyce, Joseph Mitchell partit pour New York en 1929 afin d’y embrasser la carrière de reporter. D’abord fait-diversier, il fut témoin des derniers feux du Manhattan des Années folles et de la Prohibition, de la Grande Dépression mais aussi de l’après-guerre et de ses mutations urbaines. Il fut un flâneur de New York, comme Léon-Paul Fargue était « le piéton de Paris ». Lui aussi aimait les troquets, les restaurants, les monuments ainsi que les rencontres de hasard. « Au cours de mon temps, j’ai visité et j’ai traîné dans chaque quartier parmi les centaines de quartiers dont cette ville est faite, et par ville, j’entends la ville entière – Manhattan, Brooklyn, le Bronx, Queens et Richmond [un quartier de Staten Island] », écrivait-il dans Street Life (Trente-trois morceaux, 2016).

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