Journalistes de RFi tués au Mali : « Nous attendions la justice, pas la vengeance »

Tribune. Madame la Ministre, nous avons été surpris par les termes de votre annonce, ce 11 juin 2021, sur l’élimination par les militaires français de Baye Ag Bakabo, l’un des cadres du groupe Al-Qaida au Maghreb Islamique [AQMI]. Selon vous, « la neutralisation » de l’un des assassins de Ghislaine Dupont et Claude Verlon « met fin à une longue attente », depuis le drame survenu à Kidal le 2 novembre 2013. Mais nous attendions la justice, pas la vengeance.

Nous attendions la vérité d’un procès, pas l’élimination physique de ce cadre djihadiste désigné comme l’un des principaux chefs opérationnels de l’enlèvement et de l’assassinat des envoyés spéciaux de Radio France internationale à Kidal, au nord du Mali.

Depuis novembre 2013, ce nom – avec une poignée d’autres – était au centre des informations judiciaires antiterroristes diligentées en France et au Mali. Nous espérions donc, depuis longtemps, son interpellation, son extradition, sa mise en examen et sa judiciarisation en France. Pas cette élimination, qui laisse derrière elle un océan de questions sans réponse et une quête de la vérité en deuil. Cette « longue attente », nous la vivons donc intensément. Mais elle n’est pas la même que la vôtre.

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Madame la Ministre, nous savons que la mort de Baye Ag Bakabo est un soulagement pour les soldats français, maliens et onusiens qui combattent au Mali. Le 5 juin, quand ce chef djihadiste a été tué, il préparait, semble-t-il, une attaque contre la base des casques bleus de la Minusma à Aguelhok, au nord du Mali.

« Seuls des interrogatoires auraient pu nous restituer la vérité sur les circonstances de la mort des nôtres »

En frappant cet individu et ses compagnons d’armes, les forces spéciales françaises ont donc sauvé sans doute des vies humaines dans les rangs de l’ONU. Nous ne sous-estimons pas la tâche écrasante des forces armées françaises. Et nous n’ignorons pas non plus la douleur des familles de tous les soldats morts au Sahel, notamment les cinquante-cinq soldats français tombés depuis le 11 janvier 2013.

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Mais Madame la Ministre, comprenez que nous ne soyons pas dans une logique de guerre. Après la mort d’Abdelkrim le Touareg, le 18 mai 2015, voici venue l’élimination de Baye Ag Bakabo. Les commanditaires et les exécutants de ce double assassinat meurent les uns après les autres : vous vous en félicitez, nous le déplorons.

Nous redoutons par-dessus tout de ne jamais connaître la vérité sur les circonstances de la mort des nôtres, sur les tenants et aboutissants de leurs assassinats, mais aussi, peut-être, sur des éléments cruciaux pour nous : leurs ultimes mots, gestes et regards. Seuls des interrogatoires auraient pu nous les restituer. Ces opérations de « neutralisation » nous privent de l’essentiel.

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