Joyce Maynard ne regrette rien

L’écrivaine américaine Joyce Maynard, à Paris, en 2017.

C’était il y a tout juste cinquante ans. Joyce Maynard venait d’en avoir 18. Sur les photos de l’époque, elle ressemble à une jeune fille « cool » de sa génération : en jean, les pieds nus, fixant l’objectif de ses grands yeux ronds, interrogateurs et pensifs. De toute évidence, Miss Maynard ne manque pas de personnalité. Elle ne va pas tarder à le prouver. A peine entrée à l’université Yale (Connecticut), elle défraye la chronique. Elle a envoyé au New York Times une lettre au titre un peu culotté : « Une fille de 18 ans se retourne sur sa vie ». Comme si elle avait tout vu, tout vécu. Elle s’en donne à cœur joie pour critiquer l’atmosphère des sixties où elle a grandi. Evoque son « sentiment de lassitude et d’aliénation ». Son désir de s’éloigner du monde. Et conclut : « La retraite paraît tentante ! »

S’attendait-elle à se voir en « une » du New York Times Magazine, sa photo en pleine page ? Les lettres de lecteurs affluent. Dont une sur papier pelure du célèbre J. D. Salinger (1919-2010). L’auteur de L’Attrape-cœurs (Robert Laffont, 1953), conquis par son joli brin de plume, engage avec elle une correspondance. Maynard tombe « amoureuse de la voix sur la page ». Et bientôt du propriétaire de la voix lui-même. De trente-quatre ans son aîné, Salinger l’invite à venir vivre dans sa tanière du New Hampshire. La jeune Joyce laisse tout tomber – ses études à Yale en particulier. Elle racontera plus tard leur vie commune à Cornish dans Et devant moi, le monde (Philippe Rey, 2010), n’éludant rien de la « cruauté » ni de la « perversité » du « maître » : neuf mois d’une passion « brève et destructrice » qui, écrit-elle, la marquera à jamais.

Heurs et malheurs

Aujourd’hui – pas très loin de là, depuis sa maison au bord d’un lac, du côté de Peterborough, à deux heures au nord de Boston –, Joyce Maynard, jointe en visioconférence, s’étonne que les journalistes continuent à lui faire raconter cet épisode vieux d’un demi-siècle. « Comme si je n’étais pas une écrivaine moi-même. Comme si je n’avais rien écrit d’autre. » Mais ces neuf mois sont fondateurs. Ne serait-ce que parce qu’ils portent en germe certains des thèmes qui coloreront ensuite toute son œuvre. Heurs et malheurs du couple, rêve d’une famille stable et heureuse, affres de la vie créative…

Nombre de ces motifs sont déjà présents dans son premier roman, Baby Love (Denoël, 1983 ; rééd. Philippe Rey, 2013), pour lequel on l’a comparée à une Sagan américaine. On les retrouve dans la plupart des suivants, Prête à tout (Pocket, 1995 ; rééd. Philippe Rey, 2015, adapté au cinéma par Gus Van Sant, avec Nicole Kidman), Long week-end (Philippe Rey, 2010, adapté par Jason Reitman, avec Kate Winslet), ou encore dans le nouveau, son dixième, Où vivaient les gens heureux, qui parle de famille ravagée, d’accident, de trahison, de différence d’âge, de divorce, d’abandon. Peu importe si ces thèmes (sentiment tenace de l’échec, amertume du rêve englouti…) peuvent donner l’impression de renvoyer à l’univers émotionnel de certains magazines féminins. Maynard l’a toujours dit, c’est bien ce qu’elle veut explorer, « avec la même rigueur et la même dureté que celles qui s’appliquent d’habitude aux sujets dits “sérieux” – la carrière, l’argent, la guerre ou les conquêtes sexuelles ». C’est d’ailleurs cela qu’elle enseigne dans les cours d’écriture qu’elle donne chaque année au Guatemala.

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