« Julie (en 12 chapitres) », ou l’amour démonté en pièces détachées

Renate Reinsve et Anders Danielsen Lie dans le film « Julie en douze chapitres ».

L’AVIS DU « MONDE » – À NE PAS MANQUER

Une héroïne en tranches de vie, des histoires d’amour à la découpe. Cela pourrait faire mal, mais Julie (Renate Reinsve) s’en sort plutôt bien. La jeune femme n’est pas du genre à se plaindre. Quand ça ne va pas, elle s’en va tester ailleurs. Un autre travail, une nouvelle rencontre. Elle cherche, et résiste à l’injonction de « tracer sa route » comme on dit de quelqu’un qui a vite trouvé ses marques. C’est un beau motif, plus subversif qu’il n’y paraît, du temps et de la liberté pour son héroïne que « brode » Joachim Trier dans son cinquième long-métrage, Julie (en douze chapitres).

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Vivre sa vie, c’est aussi en expérimenter plusieurs, endosser de nouveaux habits. Le verbe « broder » renvoie à une sorte de machine à coudre faussement ronronnante, métaphore de la vie de Julie : le pied sur la pédale et le tissu entre les mains, Julie se trompe, le fil s’emmêle, elle se pique et recommence. Toujours prête à repartir de zéro, peu importe qu’elle ne franchisse pas les étapes plus ou moins attendues – trouver du travail, « se mettre » en couple et faire des enfants.

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On découvre Julie presque trentenaire, à la fin de ses études de médecine. Elle se rend compte que cette orientation ne lui plaît pas, bifurque vers la psychologie, la photo… Combien de temps peut-elle se donner pour essayer d’autres voies ? Un court instant, et avec humour, le film se penche sur les aïeules de la jeune femme (de sa mère jusqu’aux arrière, arrière, arrière, etc., grands-mères…). En 1750, l’espérance de vie féminine se situait aux alentours de 35 ans, nous dit Joachim Trier. Près de trois siècles plus tard, une femme peut dérouler beaucoup plus de « ruban » ! Que va faire Julie de ces années supplémentaires ?

Acteurs puissants de vérité

Le film la suit durant quatre ans. Elle rencontre Aksel, auteur à succès de bandes dessinées, séduisant, tendre, qui a tout pour plaire. Mais on devine, à certains signes, que le tandem n’est pas si bien accordé… Révélé avec son second long-métrage, Oslo, 31 août (2011), et désormais âgé de 47 ans, Joachim Trier opère avec Julie… une mise au point que l’on sent personnelle, sur le temps qui passe et celui qui reste, allant jusqu’à interroger la différence d’âge que l’on observe – parfois, souvent – chez les couples hétéros, avec des hommes plus vieux que les femmes.

Ce film drôle et mélancolique, « mélancomique », met en scène trois acteurs puissants de vérité, soit Julie et ses deux « Jules » successifs : le premier, Aksel, un quadragénaire que l’on dirait accompli, est interprété par Anders Danielsen Lie, héros d’Oslo, 31 août (2011) – l’acteur est par ailleurs médecin dans la vie. Le second, Eivind, plus jeune, serveur dans un café, est incarné par Herbert Nordrum, pensionnaire au Théâtre national de Genève et acteur populaire de séries télévisées. Enfin, il y a Julie, brillante et sérieuse, cheveux longs et regard noisette, qui cherche moins à conquérir le monde qu’à trouver sa juste place au milieu de mille possibilités, lorsque l’on a la chance d’être une femme éduquée dans un pays « libre » – ici la Norvège. Un pied dans le théâtre, un autre dans le cinéma, Renate Reinsve s’apprêtait à changer de métier lorsque Joachim Trier lui a proposé ce premier rôle, lequel lui a valu le Prix d’interprétation féminine à Cannes.

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