Justice : un inquiétant bras de fer

Eric Dupond-Moretti quitte la Cour de justice après son audition, à Paris, le 16 juillet 2021.

Editorial. Depuis la nomination d’Eric Dupond-Moretti à la chancellerie en juillet 2020, les relations entre le garde des sceaux et les magistrats ont pris une tournure inédite. La relation conflictuelle que semblent entretenir les deux camps a abouti vendredi 16 juillet à la mise en examen du ministre de la justice pour prise illégale d’intérêts, à l’issue de près de six heures d’audition par la commission d’instruction de la Cour de justice de la République (CJR).

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En d’autres temps, cette mise en examen aurait conduit à la démission immédiate du ministre, sous les lazzis d’une opinion publique qui ne pardonne plus grand-chose aux politiques. Mais cette fois, l’intéressé, protégé par le chef de l’Etat, résiste et rend coup pour coup, sous le regard blasé des Français qui ne savent plus trop à qui se fier, tant la confiance dans les institutions, en général, s’est érodée.

Les soupçons contre le garde des sceaux, ancien pénaliste de renom et grand pourfendeur des juges, sont graves : en ordonnant des enquêtes administratives sur plusieurs magistrats, dont trois du Parquet national financier (PNF), Eric Dupond-Moretti aurait profité de sa charge ministérielle pour régler des comptes dans des dossiers dans lesquels il avait été impliqué en tant qu’avocat. Les trois magistrats du PNF avaient notamment épluché ses relevés téléphoniques détaillés quand il était encore avocat. Ils cherchaient alors une éventuelle « taupe » de Nicolas Sarkozy dans l’affaire dite des « écoutes », dans laquelle l’ancien chef de l’Etat est poursuivi.

La contre-attaque menée par le garde des sceaux est à la hauteur de la charge portée contre lui. Ses proches le disent victime d’une « cabale » organisée par une justice « politisée » : deux syndicats de magistrats et l’association Anticor sont à l’origine de l’enquête ouverte contre lui. Le procureur général près la Cour de cassation, François Molins, qui s’était exprimé dans la presse, est quant à lui, accusé d’être juge et partie : consulté par la directrice de cabinet du garde des sceaux, il aurait approuvé l’ouverture de l’enquête administrative contre les magistrats du PNF avant d’ouvrir l’enquête à la CJR.

Macron prend fait et cause pour son ministre

Le conflit entre les juges et les politiques est aussi vieux que la République. Plus les premiers ont affermi leur pouvoir, plus les seconds ont cherché à le contrer, en dénonçant notamment les atteintes à la présomption d’innocence. Avocat de formation, l’ancien président de la République Nicolas Sarkozy n’a pas hésité à mener une lourde charge contre certains magistrats du Parquet national financier qui l’avaient mis en cause. Jamais, cependant la tension n’avait, à ce point, fragilisé un garde des sceaux et menacé d’ébranler l’équilibre des pouvoirs.

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En conseil des ministres, le président de la République a pris fait et cause pour son ministre en rappelant que « la justice est une autorité, pas un pouvoir ». Le président du Sénat, Gérard Larcher (LR), a fait savoir qu’il ne demanderait pas la démission d’Eric Dupond-Moretti. Deux membres de la CJR (un parlementaire LRM et un LR) ont démissionné pour signifier leur malaise face au déclenchement de la procédure contre le garde des sceaux. Accusatrice, la justice se trouve à son tour en position d’accusée et, comme elle est mal-aimée et mal comprise, elle risque d’être victime du même populisme que celui qui touche depuis des années les politiques.

Le résultat est inquiétant pour les deux parties, qui se trouvent affaiblies. Emmanuel Macron avait choisi l’ancien ténor du barreau pour que les Français retrouvent confiance en leur justice. A ce stade, Eric Dupond-Moretti donne plutôt l’impression d’avoir posé un bâton de dynamite.

Le Monde