Kaija Saariaho : « Avec “Innocence”, je voulais entreprendre une fresque »

Figure de proue de la musique contemporaine, dans le sillage du courant spectral, Kaija Saariaho, 68 ans, s’est longtemps concentrée sur le médium instrumental, souvent enrichi par l’électronique, avant d’aborder avec succès, en 2000, le genre de l’opéra. Innocence, le cinquième ouvrage lyrique de la compositrice finlandaise, installée à Paris, sera créé le 3 juillet dans le cadre du festival d’Aix-en-Provence. Un opéra en cinq actes – l’histoire d’un mariage qui va faire ressurgir des drames enfouis – sur un livret écrit par la romancière finlandaise Sofi Oksanen et le metteur en scène et traducteur français Aleksi Barrière, avec une mise en scène assurée par Simon Stone.

Comment l’idée de ce nouvel opéra vous est-elle venue  ?

Quand le metteur en scène danois Kasper Holten a pris la direction artistique du Royal Opera House de Londres, en 2011, il m’a proposé d’écrire une œuvre. J’ai longtemps réfléchi et, alors que je commençais la composition d’Only the Sound Remains, créé en 2018, et qui s’inspire de deux pièces de théâtre nô, je me suis mise à faire des esquisses en vue d’un autre opéra, qui contrasterait avec celui-ci.

« Innocence » semble, en effet, se situer à l’opposé d’« Only the Sound Remains », ne serait-ce qu’au vu des effectifs sur scène…

Absolument. Je me suis dit que si je devais écrire un nouvel opéra, ce serait encore une fois pour réaliser quelque chose que je n’avais jamais fait auparavant. Et qu’aurais-je envie de faire après un ouvrage à caractère intime inspiré du nô ? D’une part avoir plus de solistes, et d’autre part travailler avec beaucoup de langues, parce que chacune induit une musique particulière. De plus, j’ai toujours été frappée par le fait que différentes personnes ne vivent pas de la même façon une situation qui, pourtant, les réunit. Par exemple, je me souviens d’une question que ma mère nous avait posée, à ma sœur et à moi, sur le temps qui s’était écoulé avant que n’arrive notre bus, un jour. L’une avait répondu qu’il était arrivé tout de suite, alors que l’autre avait eu l’impression d’avoir attendu une éternité. Quand nous vivons un moment avec quelqu’un, chacun le vit différemment, même si objectivement la situation est la même.

Dans « Innocence », treize personnages vont donc vivre différemment une même situation. Pourquoi ce chiffre ?

La Cène peinte par Léonard de Vinci m’est venue à l’esprit alors que je réfléchissais au sujet du nouvel opéra. A chaque fois que je suis allée voir cette peinture murale dans l’église où elle est conservée, à Milan, je me suis demandé comment les treize personnages – le Christ et les douze apôtres – avaient, individuellement, vécu ce moment.

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